La Gabarre « Deux Frères »

Posté le 27/11/2014 dans Environnement.

Toute une histoire!

La coque de la gabare de Gironde  « Deux Frères »que l’on voit aujourd’hui naviguer, trop rarement, sur les eaux de la Garonne, Dordogne ou Gironde est la réplique exacte de celle construite aux chantiers Urbain Tramasset au Tourne (Gironde), mise à l’eau le 27 avril 1892.
Période de 1892 à 1944, navigation au bornage

La gabare avait été construite pour honorer la commande de Jean Gergeret (né le 29 août 1866 à Portets), surnommé Galurin à cause de son goût pour les chapeaux. C’était alors un jeune homme de pas tout à fait 26 ans, habitant Portets, petite commune sur la rive gauche de la Garonne qui possédait alors 3 ports, face au Tourne. Il n’avait qu’à traverser la Garonne pour suivre les travaux de construction !

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Il appartenait à la troisième génération de gabariers. Et comme ses ascendants, il allait faire des navettes essentiellement entre Portets et Bordeaux, cale chargée d’environ 25 tonnes de fûts de vin puis Bordeaux et Portets, cale chargée de 6 tonnes de futailles vides, en moyenne.
Nous ne savons rien sur la yole qu’il faisait suivre, comme tous les gabariers.
Jean Gergeret coiffé ici d’une casquette !

Au gré des marées, avec le courant descendant à l’aller vers Bordeaux, montant au retour, Gergeret menait sa gabare à la voile sur les eaux limoneuses de la Garonne le long de ses belles rives. Il abaissait le mât pour passer sous le Pont de Pierre et la « passerelle » (Eiffel) du pont du chemin de fer.
Son frère qui l’exploitait avec lui ( d’où le nom Deux Frères  ) a été tué à la guerre de 1914-1918. À partir de ce moment, Jean Gergeret a employé un marin pour l’aider. D’après les rôles d’équipage que nous avons consultés, nous avons constaté qu’il ne prenait que de jeunes hommes pour leur force et leur agilité, mais qu’il en changeait souvent … Sa petite-fille, rencontrée alors dans son épicerie de Portets, l’attribuait à son caractère assez intransigeant.
En 1925, le transport par chemin de fer supplante celui par gabares depuis déjà une bonne dizaine d’années. Après 33 ans d’exploitation (Gergeret a donc 60 ans ), il vend Deux Frères à Jean Poujeau, dit Aramis, habitant de Langoiran, de l’autre côté de l’eau. On peut donc facilement imaginer que celui-ci avait vu le bateau naviguer, et qu’il lui était familier.
Le 4 juillet 1931, celui-ci la cède à son fils Louis Poujeaud ( les orthographes variaient : Poujeaux, Pougeau et même Pougo !) dont le chaffre  (le surnom ) est l’Haricot.
Père et fils exploitent un bateau qui a près de 40 ans et qui nécessite de plus en plus de réparations. En 1936, des travaux importants sont entrepris au chantier Urbain Tramasset, son voisin pour 13.671,95 francs ( soit 8070€ , d’après l’INSEE 2012 ).

photo-4                                                                       « Deux Frères » dans l’estey qui délimite Le Tourne et Langoiran.
Il faut dire que le poids et la nature du chargement dans la cale détériore la coque du bateau. Les sable, graves et gravilles se logent entre membrures et bordés qui ont tendance à s’écarter, mettant à mal l’étanchéité du bateau. Le fils Poujeaud décide de motoriser la yole. C’était un moteur de voiture d’une quinzaine de chevaux, acheté d’occasion. L’annexe ainsi équipée pouvait jouer le rôle de remorqueur !

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Estey de Langoiran, Deux Frères et sa yole motorisée. Années 1930.
À partir de 1935, la gabare ne fait plus que de courts trajets aux environs immédiats de Langoiran.
Le 27 février 1940, le bateau est « désarmé par suite de la mobilisation du patron armateur ».
Avec la guerre et des difficultés pour s’acquitter de ses dettes, l’Haricot vend la gabare toujours non motorisée le 14 février 1944 à Monsieur Puyo, propriétaire-agriculteur à l’île Cazaux, dans l’estuaire de la Gironde.
Celui-ci la rebaptise Cucaracha.
Période de 1944 à 1990, navigation à la plaisance.
Quoique non motorisée, la gabare est probablement assez vite réquisitionnée, comme tant d’autres bateaux à cette époque. Elle est signalée comme étant « désarmée » en 1946. Comment monsieur Puyo l’a-t-il utilisée ? Pendant combien de temps ? Où ? À ce jour, nous n’en savons rien.
À partir du 10 août 1946, elle est immatriculée au bureau de la Douane française sous le nom de Lanturlu , propriétaire Monsieur Chevalier, directeur des Chantiers de la Gironde à Bordeaux, rive droite.
Cet acte de francisation permettra de connaître beaucoup plus facilement le nom des 9 propriétaires suivants de l’ex-Deux Frères.
Monsieur Chevalier fait aménager la cale pour une navigation à la plaisance. Il fait fixer un moteur auxiliaire de 26CV, un Vendeuvre, dont l’arbre d’hélice est excentré.
Ainsi motorisé, Lanturlu promènera sa nombreuse famille sur la Garonne, l’estuaire de la Gironde et le bassin d’Arcachon.

Suite au décès du propriétaire, le bateau est vendu , le 30 avril 1952, sans le moteur, à Monsieur Phélippot 170.000 francs (soit 3592€ d’après l’INSEE 2012 ) .Monsieur Phélippot amène le bateau au chantier Tramasset, où Raoul, un des petits-fils d’Urbain Tramasset, fait une révision complète. Plusieurs bordés sont remplacés ainsi qu’une partie de l’étambot. Le nouveau propriétaire grée la gabare en ketch et rajoute un pavois. Il part naviguer le long des côtes françaises, espagnoles et portugaises pendant ses vacances.

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Entrée de l’estuaire de la Gironde, 1955
En 1956, l’ancienne gabare passe encore dans de nouvelles mains. Elle est vendue avec un moteur Renault-Couach à un retraité de la Rochelle, Monsieur Devaucoup, qui l’amarre dans le vieux port de La Rochelle et en fait son domicile. Il ajoute un deuxième moteur Renault-Couach , de 40CV, dont l’arbre d’hélice est également excentré, faisant pendant au précédent.

La Rochelle, vieux port 1960,Lanturu est le 2è bateau reconnaissable à sa guibure
La Rochelle, vieux port 1960,Lanturu est le 2è bateau reconnaissable à sa guibur

 

Malgré son âge (75 ans) et probablement son triste état général, le bateau continue à intéresser des acheteurs. Ses formes sont tellement belles!

En 1973, c’est Monsieur Perez qui l’acquiert, sans mâts et sans moteurs. Avec l’aide de sa famille, ce nouveau propriétaire entreprend de refaire les aménagements et dépense sans compter temps et énergie pour le rendre confortable. En 1981, il fait installer 2 moteurs Couach 60-85 CV et convoie le bateau à Balaruc (près de Sète) par le canal du Midi.

photo-9Lanturlu à Balaruc, mars 1989

Là, il sera vendu une nouvelle fois, en février 1989, à Monsieur Vincent, qui le cède à son tour dès le lendemain à trois copropriétaires : Messieurs Descamps, Bonaventure et Guibert.
Sept mois plus tard, c’est l’association Vieux Gréements de Balaruc qui en a la charge.                                                                                                                    
Le 4 septembre 1990, le bateau, très très fatigué, est donné pour le franc symbolique à l’association « la Gabare de Bègles », créée pour cette occasion.

Le nom de l’association sera changé peu de temps après en La Gabare de Gironde,  plus conforme à la situation géographique des différents mécènes engagés dans le projet.

Palavas les Flots, septembre 1990, grutage pour transport à Bègles, arrière du bat.
Palavas les Flots, septembre 1990, grutage pour transport à Bègles, arrière du bat.

Remarquons que ce bateau aura eu seulement 3 propriétaires pendant ses 52 premières années , mais 10, pendant ses 44 années suivantes.

Jacqueline Gross.


3 réponses sur “La Gabarre « Deux Frères »”

  1. Bonjour,

    un petit tour sur votre site m’a permis de retrouver LANTURLU 25 ans plus tard. Ben oui, propriétaire d’un jour pour que cette unité soit restauré dans le cadre associatif, nous étions plusieurs jeunes à participer à une formation de restauration de vieux gréements. Malheureusement ce programme est tombé à l’eau en cours de route, mais vous avez pu récupérer les 2 frères en cours de restauration (je reconnais qu’il faisait pal figure à ce moment là, nous avions déposé pas mal de chose pour pouvoir changer les bordés défectueuses …)

    Merci à vous pour avoir finalisé ce projet et sauvegarder cette belle unité témoin d’une tradition de marine régionale.

    Monsieur VINCENT

    Si je remets la main sur quelques doc à son sujet, je me ferais un plaisir de vous les transmettre.

  2. merci pour ce message…naturellement nous serons toujours très heureux de recevoir de nouveaux documents concernant cette Gabarre que nous pourrons transmettre aux Chantiers Tramasset Le Tourne, qui a actuellement en charge sa réhabilitation. Encore merci et Cordialement. C L

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