Les mutilés de la guerre en apprentissage

Posté le 17/11/2015 dans Histoire.

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En ce mois de novembre 2015 nous continuons à commémorer le centenaire de la guerre de 14-18, du million et demi de soldats « morts pour la France » (soit un soldat sur cinq !) sans oublier trois millions de blessés, dont près d’un million aura droit à une pension d’invalidité (soit 600.000 invalides, 300.000 mutilés et amputés, 42.000 aveugles, 15.000 gueules cassées, sans compter tous ceux qui seront marqués à vie psychologiquement !)
Les mutilés de la guerre en apprentissage.
« …Il y a deux façons de venir en aide aux soldats mutilés de la guerre et d’essayer de s’acquitter de la dette que le pays a contractée envers eux. La première et la plus urgente consiste à leur fournir des appareils de prothèse (bras ou jambes artificielles) aussi perfectionnés que possible qui leur permettre de retrouver le geste et le mouvement de quitter l’hôpital. La seconde est plus importante encore. Il s’agit de convaincre ces jeunes hommes mutilés qu’ils ne sont pas des invalides condamnés à vivre glorieusement et inutilement d’une trop maigre pension de réforme. Il s’agit de leur montrer qu’ils peuvent se refaire une vie indépendante, de travail lucratif. Elle consiste donc à leur donner une éducation appropriée à leurs mutilations, à leurs facultés individuelles, à leurs tempéraments et à leurs goûts.
Depuis l’automne de 1914, les Pouvoirs publics, les municipalités, la Croix Rouge française et diverses sociétés privées ont réuni leurs efforts pour créer une organisation dont les blessés réformés bénéficient aujourd’hui. A Paris, notamment, la Fédération nationale d’assistance aux mutilés a créé trois établissements de rééducation. Le principal est installé dans les ateliers de préapprentissage fondé avant la guerre pour le développement de l’apprentissage dans les métiers du bâtiment. Cette école qui eut pour président d’honneur M. Georges Picot de l’Institut, et dont le dévoué secrétaire général est M. Charles Kula, avait entrepris de résoudre la crise de l’apprentissage en préparant, par un enseignement pratique, les enfants qui quittent l’école primaire à treize ans, après le certificat d’études et ne peuvent, de par la loi, entrer avant quatorze ans dans les ateliers patronaux. Elle se trouvait donc prête à recevoir et à instruire immédiatement les mutilés de la guerre.
C’est un spectacle émouvant et réconfortant que de voir ces « apprentis » qui portent encore le pantalon d’uniforme, leur képi ou leur chéchia. Il y a quelques semaines seulement qu’ils ont commencé leur rééducation professionnelle et déjà ils ont la mine rassérénée d’hommes qui envisagent un avenir de labeur satisfait. Ce sont des réformés ayant subi l’amputation de la jambe. Assis à leur établi, ou debout, bien d’aplomb sur leur pilon, ils manœuvrent sans maladresse la cisaille, la lime et le fer à souder. Autour d’eux et sous la même direction de contremaîtres habiles, pénétrés de leur haute mission d’éducateurs, des enfants font également leur apprentissage apportant leur gaieté aux soldats et trouvant en échange, dans la compagnie de ces héros, une émulation dont ils sont fiers.
Pendant la durée de leur séjour aux ateliers des Epinettes, les mutilés reçoivent de la Fédération nationale une allocation journalière de 3fr.50 qui se cumule avec l’allocation de 1fr.70 provenant de l’Etat. Ils travaillent avec ardeur et, comme il fallait élargir le champ de leur activité, on a installé, à côté des ateliers de fer, des ateliers de tailleurs et de cordonniers. Ces métiers ont été choisis parce qu’ils réclament une infinité d’artisans et que partout, à la ville et dans les campagnes, il y a une urgente nécessité à les exercer. Plus tard, les mutilés pourront se spécialiser, se tourner vers la bijouterie l’horlogerie, la menuiserie, la ciselure, etc. Ils remplaceront cette énorme quantité d’ouvriers étrangers auxquels l’inexistence de l’apprentissage en France, avait ouvert nos ateliers. « Quelle fierté ce serait pour notre pays, disait récemment un technicien qui leur rendait visite, si les soldats, amputé en défendant le sol de la patrie, concouraient, devenus artisans, au relèvement victorieux de l’industrie nationale ! »
Il faut donc espérer que de nombreuses écoles s’ouvriront à l’exemple de celle des Epinettes. Déjà plusieurs fonctionnent en province, la ville de Lyon a obtenu des résultats magnifiques : ses « élèves » s’appliquent à concurrencer le jouet allemand en exécutant des modèles dessinés par nos meilleurs artistes. Un parc de 7 hectares a été ajouté au premier établissement et permettra de former des jardiniers. A Bourges, plus de cent « apprentis » apprennent la menuiserie, la sculpture sur bois, etc…A Marseille, à Bordeaux, des fondations semblables s’élèvent où les mutilés sortiront non seulement ouvriers mais avec un diplômes de contremaître. Dans le même temps, la Société des amis des soldats aveugles et l’Association Valentin Haüy fournissent à leurs protégés un apprentissage spécial, les moyens d’exercer un métier, la possibilité de fonder un foyer. Si atroces que soient les mutilations de la guerre, il n’en est pas qu’on ne parvienne à atténuer, à force de dévouement du côté des rééducateurs, à force d’énergie physique et morale du côté des victimes héroïques.
Sources : article paru dans l’Illustration n°3793, p.523 du 13 novembre 1915.


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