Le vin, une longue maturation de plusieurs siècles

Posté le 26/03/2016 dans Histoire.

L’histoire du vin en Gironde et plus particulièrement son implantation en Entre-deux-Mers ne peut que conforter les thèses de Jared Diamond. Ce vin qui est aujourd’hui, non seulement l’un des fers de lance de l’économie girondine, mais encore, souvent, l’acteur principal de ses paysages, l’artisan de son patrimoine bâti. Aurait-il pu perdurer depuis plus de 2000 ans si ce terroir n’avait pas été ce qu’il est, si la configuration géographique du pays n’avait pas été ponctuée par ses deux rivières et par l’ Isthme gaulois devenu ensuite l’estuaire de la Gironde ?
L’implantation du premier vignoble aurait-elle pu s’adapter et proliférer si la composition des sols avait été différente, si le climat avait été autre ? Toutes choses qui, par ailleurs, n’ont pu que favoriser le développement constant du savoir faire de l’Homme, jusqu’à amener ce vin, au cours des millénaires, à l’excellence qui lui est reconnue mondialement aujourd’hui !
Son histoire remonte au Vème et IVème siècle avant J.C et est liée, déjà aux réseaux de communication.
A cette époque le vin est d’importation et arrive en provenance de la Marseille grecque et d’Italie. Ces importations sont le fait des Bituriges qui habitent ce que nous appelons aujourd’hui l’Entre-deux-Mers bordelais ; elles remplacent peu à peu le trafic de l’étain venu d’Angleterre, qui s’épuise faute de filons. Elles ne cesseront de se développer jusqu’au ler siècle avant J.C.
Ce sont les vestiges de quelques panses d’amphores qui ont permis de dater les premières importations en provenance de la région de Marseille au Vème siècle avant J.C. c’est-à-dire au second Age de fer ! Il est difficile, par contre, de quantifier l’importance de ce trafic, compte tenu du peu d’éléments dont disposent actuellement les chercheurs.
Dès la fin du IIIème siècle avant notre ère, l’Italie aura monopolisé le trafic avec la Gaule et naturellement avec notre région. Cette prépondérance durera jusqu’au ler siècle.
Le commerce s’effectue par voie fluviale mais aussi terrestre par les voies de communication qui, traversant tout le sud de la France, contribuent à faciliter le cheminement de ces échanges quantitativement très importants. Il est vrai que les Gaulois dont la réputation de bons vivants ne semblent pas usurpée, usent et semblent-ils abusent de la dive bouteille, en l’occurrence amphore ou cruche !
C’est Diodore de Sicile, historien grec qui l’affirme et rapporte « …que le naturel cupide de beaucoup de marchands italiens exploite la passion du vin des Gaulois. Sur des bateaux qui suivent le cours des voies navigables ou sur des chariots qui roulent dans les plaines, ils transportent leur vin, allant jusqu’à troquer une amphore contre un esclave, en sorte que l’acheteur livre son serviteur pour payer la boisson » Ainsi, Diodore confirme bien que le vin arrivait par voies navigables et terrestres.
Et ce en quantité, transporté dans des amphores fabriquées en Italie, principalement dans la région de Naples. Ces amphores vinaires ont certainement inspiré les potiers locaux, qui se sont mis à façonner des gobelets à flancs droits ou concaves. Il est vrai que lorsque « le vin est tiré il faut le boire » et le Gaulois de l’époque, inventif, industrieux, mais aussi « grande et fine gueule » alliait là, peut être, l’utile à l’agréable !
C’est par l’étude des différents restes d’amphores trouvés ça et là en Entre-deux-Mers qu’ont pu être reconstitués l’histoire et le parcours de la vigne et du vin malgré le peu de publications consacrées au sujet, ce que déplorent les chercheurs ; ces derniers ont pu établir, selon leurs formes, qu’elles étaient leurs origines et leurs successions chronologiques.
Il apparait que sous les règnes d’Auguste et de Tibère (ler siècle après JC) des amphores espagnoles (dite de type Pascual l) succèdent aux amphores italiennes (type Dressel). Elles arrivent de la Catalogne Espagnole et naturellement contiennent le vin catalan qui va rapidement prendre la suprématie sur le vin italien.
Ce commerce aurait pu perdurer. Et pourtant un jour, il faiblit de façon importante. On constate une baisse sensible des quantités importées, d’environ la moitié, et dans le même temps apparait l’amphore de type gaulois à fond plat.
Pourquoi ?

Atelier de tonnellerie Demptos Cambes début du XXè siècle
Atelier de tonnellerie Demptos Cambes début du XXè siècle

Il semble bien qu’une production locale de vin se soit développée et ait peu à peu remplacé l’importation du vin catalan. Les Gaulois étant les inventeurs du tonneau, c’est donc en tonneaux qu’ils mettent leur vin.
La production suffit peu à peu à la consommation de la population et il est vraisemblable que l’apparition de l’amphore gauloise ait été induite par une tentative d’exportation de ce vin local vers les populations méditerranéennes habituées à ce type de conditionnement.
Toutefois cette production locale de vin n’aurait pus se faire si un cépage La Biturica, originaire d’Albanie, n’avait été importé dans la région après la romanisation.
On peut rendre hommage ici à l’Homme qui a eu l’idée d’apporter sur nos terres ce nouveau plant acclimaté aux pays non méditerranéens ; il s’adapte au climat froid et humide, il donne une production abondante et celle-ci se conserve et se bonifie avec le temps.
Et si ce plant ne s’était pas adapté à ce nouvel environnement ?
Il est vraisemblable que « la face » de la Gironde e eut été changée : paysages, patrimoine bâti, sociologie, artisanat, négoce, échanges, relations internationales, art de vivre, gastronomie, tout eut été différent !
Ce n’est pourtant qu’au IVème siècle que le poète Ausone fera la premier référence au vignoble bordelais (il était lui-même propriétaire de 350 hectares de vignobles) alors même que de nombreuses villae de l’Entre-deux-Mers ont des installations qui paraissent liées aux techniques viticoles, comme par exemple à Loupiac. Car « …il est vraisemblable que la vigne introduite dans le Bordelais dès le milieu du ler siècle de notre ère a été la principale culture de rapport capable de dégager les profits nécessaires aux notables pour payer les dépenses de leur train de vie et celles qu’ils consacraient à l’époque aux grands travaux urbains… »
Quoiqu’il en soit avec l’implantation du cépage « La Biturica » l’aventure du vin dans le Bordelais allait devenir une véritable saga qui dure depuis plus de 2000 ans. Malgré les guerres militaires, religieuses, civiles, les épidémies de peste, la disette, le phylloxera, la vigne restera, ses racines enfouies au plus profond de cette terre qu’elle semble avoir faite sienne à tout jamais. En osmose avec l’Homme qui élaborera au fil des siècles ce vin mythique, enjeux de convoitise, objet de spéculation, mais aussi source de culture, de plaisir et qui continuent toujours à faire parler de lui dans le monde entier.
A l’origine c’est naturellement dans la plaine de la Garonne, favorisée par la présence de l’eau que sont complantés les vignobles souvent avec des céréales et des arbres fruitiers, essentiellement dans les palus(ou paluds). Il est vrai qu’à l’époque la forêt reste dominante sur l’ensemble des coteaux.
En Entre-deux-Mers c’est la grande Forêt (Sylva Major) qui domine et répond à la forêt des graves sur la rive opposée de la Garonne. Son défrichage sera une autre grande aventure liée au sacré mais néanmoins économique et qui ne sera pas sans incidence majeure sur l’écologie de l’Entre-deux-Mers.
Références : Sireix C.Berthault F .L’entre-deux-Mers à la recherche de son identité. Actes du second Colloque dans le canton de Créon les 16 et 17 septembre 1989. « Le vin dans l’Entre-deux-Mers du Vème siècle avant notre ère au Vème siècle après » p.31-36 Editios William Blake and C°.
Etienne.R –Bordeaux Antique « Diodore de Sicile » p.100 .Editions Fédération Historique du Sud Ouest (Bordeaux) 1962.
La fabrication des tonneaux constituera pendant des siècles une activité économique importante sur les bords de la Garonne comme à Cambes et encore de nos jours, il existe plusieurs tonnelleries en Entre-deux-Mers dont l’une, importante, à Saint Caprais de Bordeaux.
Aquitaine 2000 ans d’histoire, sous la direction de Cocula A.M.p31.Editions du Sud Ouest.
La route François Mauriac « Une si jolie route » p.23-27 Colette Lièvre. C.I.E.H Université Bordeaux 1 U.F.R de sciences biologiques .2001


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