La rue du Cul de plomb.

Posté le 16/06/2016 dans Le feuilleton.

Chapitre 27.

Le lendemain, lorsqu’elle est descendue pour le petit déjeuner, Aimée a signifié à Zélie que dorénavant elle voulait la voir le moins possible et par conséquent elle prendrait ses repas à la cuisine avec Madame Ledent à l’exception des diners lorsque son oncle serait là ! Voilà une punition qui ne pouvait que la réjouir. Ainsi plus de tête à tête avec sa tante. Plus de baguette brandie à tout instant pour lui taper sur les doigts, les poignets ou le dos avec les injonctions : « Tiens toi bien, tiens toi droite etc… » Dans le même temps la gamine a décidé qu’à partir de ce jour elle partirait le matin seule à l’école ! D’un coup elle a eu l’impression d’un espace de liberté retrouvé !…Les relations avec Madame Ledent sont devenues différentes, difficile pour la fillette d’oublier l’épisode du « manche à balai ». Quelques jours plus tard Madame Ledent lui a demandé « Zélie, tu ne m’aimes plus ? »-« Si, mais plus comme avant ! J’aime mieux être avec vous qu’avec Aimée, seulement maintenant c’est plus pareil ! »

A partir de ce jour le temps de Zélie en dehors de l’école s’est organisé entre sa chambre et la cuisine, sa chambre et le bureau de son oncle, espace privilégié où elle fait ses devoirs, lit, vit entourée d’amis silencieux à l’odeur de papier, si pleins d’histoires savantes, compliquées qu’elle pourra lire plus tard lui a dit oncle Alain. Le silence a envahi tous les espaces de la maison sauf les dimanches lorsque son oncle est là, ce qui n’est pas toujours le cas. Ces dimanches là sont aussi ceux des visites de messieurs qui arrivent soit seul, soit par groupe de deux ou trois et qui très vite montent dans le bureau d’Alain et s’y enferment. Zélie dont la chambre est proche, entend tous les bruits inaudibles de conversations sans fin, ce qui l’intrigue beaucoup : de quoi peuvent-ils parler ces messieurs, sans arrêt pendant des heures ? Ce qui l’interpelle également c’est que certains d’entre eux arrivent avec un instrument de musique et que jamais elle ne les entend jouer !

Elle a essayé d’interroger Madame Ledent qui n’a pu que lui répondre « Monsieur s’occupe aussi d’affaires artistiques ! » ce qui ne l’a guère avancée. Malgré sa curiosité elle n’a pas osé poser la question à son oncle, enfin… pour l’instant.

Les jours se suivent identiques, monotones entre la maison, l’école et sa place en classe ou à l’étude. Solitaire, elle l’est au point d’être devenue presque mutique faute de quelqu’un à qui parler. Qu’importe, quand elle n’est pas à ses devoirs, son esprit s’évade loin, vers la Suisse, ses rêves de montagnes et de lacs, la tendresse de Mamie Anna, sa sororité avec Gaby, les fous rires avec Ruth et Walter…Elle sait qu’elle les reverra un jour, quand la guerre sera finie !

Pour l’instant en cette année 1942, la guerre est là pesante, avec une occupation telle une chape de plomb qui a réduit au silence toute la ville. Oui, là aussi le silence est partout. Les habitants se déplacent sans bruit, à pied, en vélo. Il y a peu de véhicules à moteur, à l’exception de ceux qui effectuent les livraisons et roulent au gazogène. De temps en temps l’ennemi se manifeste, défile au pas cadencé de l’oie, rythmé par les chants militaires, puissants, martiaux, formidablement chantés par des voix d’hommes qui remplissent l’espace, statufiant les passants sur les trottoirs qui ne peuvent que regarder passer l’armée allemande. Les hommes chantent pour bien affirmer leur pouvoir sur cette France occupée, ils chantent en cette langue si bien rythmée, où chaque syllabe prononcée claque dans l’espace, comme leurs sinistres drapeaux claquent au vent, partout sur les monuments publics, ou au coin de chaque rue. Ils chantent comme ils défilent sans aucune fausse note, comme un seul homme, une seule tête, une seule voix et c’est une humiliation de plus !

Oui, les jours se suivent monotones…en classe les compositions du troisième trimestre ont commencé. Zélie travaille, s’applique, elle espère tellement que si elle a de très bonnes notes, on la renverra chez elle, auprès de Gilberte et de son Gamin !

Et puis l’imprévu s’est invité ce jeudi, jour sans école où elle est en train de lire, tranquille ;  Aimée dans sa chambre alitée, fatiguée ou malade ? Dans la cuisine, Madame Ledent prépare un plateau avec une tisane et un médicament, sort Zélie de sa lecture pour lui dire : « Zélie, je pars faire les courses, si ta tante appelle, tu lui monteras sa tisane ? »  Partie faire les courses, cela signifie que Madame Ledent ne sera pas de retour avant longtemps ! Elle s’est replongée dans sa lecture jusqu’au moment où elle a sursauté en entendant Aimée réclamer à cor et à cris sa tisane. Elle a saisi le plateau et entrepris de monter au premier étage avec celui-ci… juste un peu trop grand et un peu trop lourd pour elle, et ce qui devait arriver arriva. Elle a trébuché sur une marche, le plateau a basculé, le pot et la tasse en porcelaine de Limoges ont volé en éclat, et après un court instant de silence et sidération, des hurlements se sont fait entendre. Aimée est en haut de l’escalier, en chemise nuit, échevelée, criant que : «  Zélie est une gourde, une bonne à rien, que peut-être même elle l’a fait exprès, que jamais elle ne pourra remplacer ce pot et cette tasse auxquels elle tenait plus que tout », et dans sa fureur ajoute … «  qu’elle ne veut plus la voir, qu’elle ne la supporte plus et qu’elle s’en aille… » Le reste, Zélie ne l’entend plus, elle est allée se réfugier dans sa chambre ; aux aguets elle a attendu un certain temps que le calme revienne. Combien de temps s’est-il passé quand elle a décidé de partir vraiment ? Elle vidé son cartable, y a mis son livre fétiche « l’Ile au Trésor », pris dans le tiroir de la commode ce qui lui sert de carte d’identité, qui ne la quitte jamais, qu’elle porte autour du cou lorsqu’elle doit prendre le train. Elle sait par expérience combien ce sésame est important, indispensable lorsqu’il y a un contrôle quelque part, et puis elle est sortie  en chaussettes pour ne pas faire de bruit, a ouvert et refermé la porte d’entrée avec précaution, enfilé ses chaussures et elle est partie en direction de la gare, là- bas au moins personne ne veut la chasser, surtout pas Oncle Alain. Mais ce jour là Oncle Alain n’est pas dans son bureau, ni dans la gare d’ailleurs. La secrétaire lui dit aussi qu’elle ne sait pas quand il rentrera, de toutes façons assez tard dans la soirée, Zélie a répondu « que c’était pas grave, qu’elle le verrait plus tard » Elle a commencé à errer sur les quais, s’éloignant de plus en plus des zones où il y avait du monde, jusqu’à arriver sur une voie où des wagons semblaient attendre une locomotive, peut – être, toutes portes ouvertes,. C’était comme une invitation à monter, à s’installer, ce qu’elle a fait bien décidée à rester là jusqu’au départ, car ce train finirait bien par partir, comme tous les trains et qu’importe où qu’il aille, l’essentiel c’était de partir ! Il suffisait d’attendre, et attendre elle avait l’habitude depuis qu’elle avait quitté la Rue du Cul de plomb !

« Oui, Monsieur, c’est là qu’on la trouvée en faisant le ménage, on n’a pas osé la réveiller, on a préféré vous prévenir pour que ce soit vous qui le fasse et qu’elle vous retrouve en premier ! »

(à suivre)


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