La rue du Cul de plomb

Posté le 18/11/2016 dans Le feuilleton.

«…  C’est comme si elle n’était jamais partie… ? » Voire ! Dès le lendemain de son arrivée Zélie s’est vite rendu compte que pendant son absence de près d’une année, la vie s’était organisée sans elle ! Effacée Zélie pendant ces mois passés à Charleville. Elle a l’impression d’être à la marge, postée en observation, incognito en terre quelque peu étrangère. Quittée en zone libre, revenue en zone occupée, les contraintes imposées par l’ennemi sont maintenant appliquées dans chaque foyer, comme à Charleville, notamment le black-out, cette obscurité totale commandée par la défense passive pendant le couvre-feu. Tous les interstices des volets ont été obturés avec du papier journal, toutes les lampes électriques peintes en bleues ce qui transforment toutes les pièces en décors crépusculaires et rend les personnages fantasmagoriques. La population vit au rythmes des heures des poulaillers : tôt levée, tôt couchée, et encore pour l’heur c’est l’été !

Le soir dans son lit, Zélie entend, dans la chambre voisine des parents, le grésillement de la radio, celle de Radio Londres que son père écoute quand il est là ! Car il est fréquemment absent le soir. Les mois passant, il arrivera de plus en plus souvent, à Zélie d’entendre tard dans la nuit une porte qui couine, des chuchotements, le poids d’un corps qui fait grincer les ressorts du sommier, puis les ronflements lourds du père qui vient de rentrer et qui repartira tôt travailler quelques heures après. Le matin, Gilberte toujours silencieuse  boit son ersatz de café pour l’instant à base d’orge grillée. Zélie mâchouille laborieusement sa tartine de pain  gris et dur qu’elle essaie d’amollir en la trempant dans un bol rempli d’eau chaude où a été délayée une cuillérée de lait en poudre, parcimonieusement mesurée : il faut que la ration tienne jusqu’à la prochaine distribution.  Le Gamin enfourne une bouillie à base de farine saccharinée et régulièrement en redemande. Zélie ne dit rien, sa mère non plus ! Que diraient-elles ? Voilà déjà si longtemps qu’elles ne vivent plus ensemble.

Et, pourtant Zélie est heureuse d’être de retour, elle a retrouvé une liberté royale et à entrepris de partir en reconnaissance dans son environnement immédiat. D’abord rendre visite à l’énorme marronnier qui lui tend ses branches dans la cour au dessus du lavoir en ciment, et où elle a grimpé, retrouvant son agilité de petit singe.

Elle est montée au plus haut , au faîte, trop heureuse d’observer sans être vue tout le va et vient des personnes vivant dans les immeubles encadrant la vaste cour quadrangulaire, mais, également les immeubles voisins, mais encore, l’avenue de la République avec son trafic de trolleybus, les incessantes patrouilles allemandes qui monopolisent le trottoir, la piétaille qui presse le pas , tête baissée, toute chargée de sacs, cabas au cas où se présenterait une occasion inattendue de vente de victuailles inespérées !

C’est ainsi qu’en ce mois de juillet engourdi par une chaleur lourde, du haut de son observatoire, petit à petit, elle découvre les habitudes de ce microcosme dont l’espace est limité par les murs des deux immeubles et les deux clôtures : celle du jardin du propriétaire et celle qui donne sur l’avenue de la République enfermant la cour, la coupant du monde extérieur.

Très vite Zélie constate que ce monde là est un monde de femmes, plus très jeunes d’ailleurs, à l’exception de Gilberte et de la coiffeuse dont la boutique donne sur l’avenue et la porte de service sur la cour. Absents les hommes. Certains sont prisonniers comme le mari de la voisine de palier, infirmière militaire mise en disponibilité ; d’autres sont partis en Allemagne enrôlés dans le S.T.O (service de travail obligatoire) d’autres encore sont partis clandestinement pour lui échapper. Les femmes sont là assurant l’ordinaire vaille que vaille malgré la pénurie.

Dans l’immeuble du fond de la cour, il y a les deux « Dames du rez de chaussée » qui intriguent beaucoup Zélie. Dans la torpeur de cet été, elles sont pratiquement tous les après-midi assises devant leur fenêtre ouverte, occupées soit à coudre ou tricoter, soit à lire. Détail qui  interpelle la gamine, car en dehors d’oncle Alain, c’est la première fois qu’elle voit des grandes personnes, qui plus est, des femmes, passer autant de temps avec un livre en mains, et, c’est ce qui va la décider à faire leur connaissance.

Cet après midi là, elle est descendue avec sa corde à sauter et non loin de la fenêtre elle a entrepris quelques figures en espérant attirer leur attention, ce qui n’a pas manqué. La plus jeune la appelée : « Petite fille, vient nous voir…et comment tu t’appelles ?…et d’où viens-tu ?etc …etc… »  Et Zélie est maintenant, là assise, sur le rebord de la fenêtre répondant à l’une et à l’autre, en fait, la mère et la fille. Zélie trouve que la vieille dame ressemble à un ballon dégonflé tellement elle a la peau des joues et des bras qui pend, (plus tard elle apprendra qu’elle a maigri d’au moins 15 kg en raison des restrictions) mais il y a son sourire si affable et ses yeux si attentifs , tout comme ceux de sa fille Madeleine qui n’en finit pas de lui poser des questions jusqu’au moment où elle lui a demandé : « En dehors de sauter à la corde, de grimper aux arbres, qu’est-ce que tu aimes faire ? » -« Lire, surtout lire, mais pour l’instant je n’ai qu’un livre. Il faut que j’attende la rentrée à l’école pour pouvoir aller à la bibliothèque parce qu’y a pas de livres à la maison ! Personne ne lit ! »-

C’est ainsi qu’elles ont fait connaissance. Zélie passant de longues heures avec elles, assise sur le rebord de la fenêtre, leur racontant sa Suisse, Mamie Anna, Gaby, les si grandes montagnes, les lacs comme des mers, les amis Ruth et Walter, tout son bonheur de vie enfoui, secret, qu’elle se promet de retrouver un jour, après la guerre. Et, c’est Madeleine qui lui a donné un jour un paquet de revues qu’elle avait recherché et retrouvé, il s’agissait d’exemplaires de « La Semaine de Suzette » qui mettaient en scène, déjà sous forme de bandes dessinée, son ineffable héroïne Bécassine !

Quand elle est rentrée chez elle, Gilberte lui a demandé où elle avait eu « ça » ? et le soir pendant le diner « ça » est venu dans la conversation, Gilberte précisant au père que « ça » était un cadeau de la vieille dame et de sa fille qui était une « vieille fille »- Zélie n’a pas compris comment un vieille dame pouvait avoir une vieille fille, mais  elle s’est dit que les grandes personnes étaient quelquefois bizarres, et pour l’instant elle avait surtout peur que son père lui interdise de lire et lui ordonne de rapporter les revues. Mais, au contraire, à sa grande surprise, il a dit à Gilberte : « Ecoute, laisse la lire, au moins elle apprend, on a toujours besoin d’apprendre dans la vie… » A la fin du repas, soulagée, Zélie a pris son trésor et a été le ranger soigneusement entre son matelas et le sommier. Là elle est certaine qu’il est en sécurité, c’est toujours elle qui fait son lit, bien au carré, comme le père le lui a appris et comme il exige que cela soit, quelle que soit l’heure à laquelle Zélie doit se lever, y compris lorsqu’elle va à l’école, car dit-il, en bon militaire, qu’il est « Quand on part, on ne sait jamais si l’on va revenir, donc tout doit être en ordre ! »

A la maison, petit à petit Zélie prend ses marques. La matinée passe à aider Gilberte au ménage ; cette dernière étant déjà très occupée par la toilette du Gamin et ensuite par les sempiternelles courses, aux interminables queues, pour revenir avec dans le cabas des provisions de plus en plus improbables qu’elle s’ingénie à rendre comestibles. Le pire étant le jour où la ration de viande se trouve être du «mou », cet abat de poumon de bœuf que l’on donne habituellement au chat. Gilberte essaie bien de l’accommoder avec une sauce à base de piquette, mais la petite fille, malgré sa faim, a du mal à mâcher et à avaler ces morceaux qui font  « pschitt » sous la dent comme un pneu de vélo qui se dégonfle,… si souvent elle sort de table en ayant encore faim, et ce ne sont ni les rutabagas, ni les topinambours cuits à l’eau faute de matières grasses qui l’ont rassasiée. Heureusement il y a les après midi où elle est libre, où elle retrouve le marronnier et « ces Dames du rez-de-chaussée » qui l’invitent à goûter chaque fois qu’elles peuvent faire des crêpes à base de poudres de lait et d’œufs !

(A suivre)

Colette Lièvre.


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