La Revanche des Rives

Posté le 03/07/2017 dans Les Gens d’ici.

Saint Louis de Montferrand était, dans les années cinquante, le plus joli village dont on puisse rêver. Sa route ombragée  séparait les habitations de leur jardinet  en bord de Garonne, Il semblait en empruntant cette route alors pour beaucoup en vélo ou divers vélomoteurs, qu’on coupait au travers d’une  forêt ou d’un parc de château, lesquels foisonnaient tout du long jusqu’à Ambés.

Il me faut vous suggérer, tenter de vous faire imaginer les parfums qui nimbaient la rive et qui, comme les saisons variaient avec elles. L’automne et l’hiver sentaient la pluie condensée en brumes tenaces , la marée coléreuse, la vase, le bois détrempé, le printemps faisaient jouer les effluves des aubépines clandestines dans les aubarèdes  sur l’archer des fragrances des divers jeunes feuillages , saules, obiers , mais c’est l’été qui donnait toute sa puissance à la menthe et aux senteurs chrorophyllées , une fraîcheur sur la peau dispensée par un petit souffle, un embrun comme une respiration de la rivière et son haleine revigorante. L’eau de la rivière devenait alors presque transparente sous le soleil après la moire caramel des jours pluvieux.

En tout temps, la présence de l’eau   vivante, mouvante était ressentie par les riverains tous  amoureux de  leur rivière. Pour avoir à portée sa magie quotidienne et ses aloses et anguilles, ils étaient prêts à lui passer tous ses caprices ! Marées, inondations, jardins annexés à son territoire qu’elle rendait envahis de rempail  (ensemble de bois flottés, brindilles, roseaux !), négligés et dépenaillés ! 

Je respirais goulûment la rivière déclinée en brouillard, je humais les senteurs qui m’indiquaient le déroulement du temps, je me parais des taches de soleil délivrées par les ombrages ajourés. Tout cela sur mes chemins d’enfance, celui de l’école ou ceux de mes escapades  libres vers le marais ou en équilibre sur la digue où j’avançais telle la funambule de la rivière.

Nous apprenions en classe les vertus des terres alluvionnaires qui permirent  la culture des artichauts et des vignes. Déjà ces activités appartenaient au passé, déjà s’élevaient non loin les tours de la raffinerie d’Ambés et les usines de Bassens, toutes pourvoyeuses d’emplois pour nos pères, ainsi l’Everitube qui « amianta » pour longtemps ces terres filles d’eaux limoneuses.

Nous, les enfants savions voir les jales sauvages alors non busées, terrains merveilleux pour nos jeux.  Nous savions aller dénicher les petits coins secrets sous la voute d’arbres inconnus, tapissés de mousses épaisses fraîches, douces, avec devant nous toujours, la rivière souveraine, notre amie !

Les années 70, furent la grande époque bâtisseuse de maisons de briques ou préfabriquées payables en vingt ans ! On les vit pousser comme champignons,  repousser du même coup  les marais, abattre les arbres et buser les jales (ce dont je n’ai toujours pas compris l’utilité !) alors que par contre l’argile de leurs flancs qui absorbait l’eau, elle, il y a longtemps, depuis  toujours que j’en sais  l’intérêt !

Certaines de ces maisons, une fois tous les terrains un peu éloignés de la Garonne utilisés, furent bâties au ras de la digue datant des années 1960 que l’on pensa alors infranchissable !

Durant la décennie 80 /90, la Garonne la sauta hardiment, et montra sa puissance. Les vieux de la commune, après le cataclysme essayèrent de montrer aux nouveaux arrivants, déboussolés devant leurs maisons détrempées, comment on pose un batardeau, comment on colmate les planches à la porte d’entrée avec la glaise de la rivière. Ils montrèrent du même coup leur fatalisme face à elle en nettoyant paisiblement la route, leurs habitations et leurs jardins !

J’ai toujours été éberluée du manque de mémoire après ces évènements, on continua à construire ! Arguant que c’était la digue qui avait été défectueuse cette fois là, qu’il suffisait de la consolider !

Puis arriva 1999 ! Saint Louis fut sinistrée, eut les honneurs de la télé, on y vit les habitants choqués devant leurs maisons épaves.  Ce fut miracle qu’il n’y  eut pas de victimes humaines, hormis les traumatismes subis ! Il faut avoir vu l’eau en visite dans sa maison, les murs tapissés à la boue, le sol visqueux pour comprendre le désarroi  des victimes d’inondations.

Les 27 et 28 février  2010 la tempête Xynthia  fit 47 morts dont 35 à La Faute sur Mer  en Vendée.

L’idée que certaines zones ne devraient pas être construites fit son chemin   ! Les maisons de Saint Louis de Montferrand situées  en ZED (zone extrême danger), furent démolies et leurs propriétaires expropriés.

Je n’habitais plus Saint Louis de Montferrand, mais lui rendais souvent visite, je fis  partie d’une association qui œuvrait pour la défense des belles maisons du XVII et XVIIIème qui sont encore légion le long de la rive de Bassens à Ambés. Récemment, j’y emmenais mes livres dans le salon qui y était organisé et y contait mes histoires (où Saint Louis et la Garonne ont leur place privilégiée !) avec grand bonheur !

sIl y a peu, je fus conviée à une réunion, suite à mes interventions en tant qu’écrivaine, organisée par Bordeaux-Métropole. Autour de deux parcelles où avait été bâties puis démolies deux de ces maisons sacrifiées. En compagnie de plusieurs artistes : peintres, sculpteurs, photographes, j’étais la seule auteure. L’équipe organisatrice nous expliqua  le vœu de dédier  ces parcelles à l’art local. On nous montra alors une carte avec les différents terrains où des démolitions avaient eu lieu et les projets les concernant, ici un verger, là des ruches, ou un jardin d’enfant. Tout un devenir de réhabilitation et revalorisation pour ces lieux qui semblaient jusqu’à si peu , sans utilité !

Nous parcourûmes en tous sens les lopins où subsistaient les traces et indices de leurs maisons fantômes. Rosiers, pin parasol, arbres fruitiers, tracé à peine visible d’une allée ; chacun y alla de ses idées. Il me sembla alors que m’étaient restituées  les rives sauvages de mon enfance.

Tout fut noté :  « Compte rendu – rencontre sur la parcelle ZED dédiée à l’art local (extrait )

Propositions concernant la parcelle n°1 : « la galerie de plein air des artistes locaux » 

« Paysages » :

–          Retravailler l’entrée de la parcelle avec un paysagiste, afin d’inciter les gens à entrer sur la parcelle, sans pour autant dévoiler tout le contenu (« garder une part de mystère »)

–          Conserver au maximum les arbres présents sur la parcelle, ainsi que les fleurs

–          Prévoir des espaces de plantations fleuries, très colorés (arums, renoncules, iris…)

–          Envisager la création d’un petit bassin sur la parcelle

–          Conserver le mur végétal en fond de parcelle à droite

–          Voûte du cerisier à conserver et à travailler davantage

–          Zone humide à conserver au maximum sous le figuier

–          Travailler la perspective vers la Garonne sur la droite de la parcelle

 « Mobilier urbain » :

–          Prévoir des espaces de pauses, de détentes avec des bancs en bois

–          Cheminement en bois (en caillebotis) afin de laisser la végétation libre dessous

–          Adaptation des aménagements aux personnes à mobilité réduite

–          Structures de pose des œuvres en bois (tablettes, étagères, piquets, avec des protections contre la pluie ou le soleil)

–          Prévoir une scène en bois, en forme arrondie, sous le pin

–          Prévoir des assises en demi cercle autour de cette scène (type amphithéâtre ?)

           ou prévoir des coussins cousus par un habitant de Saint Louis de Montferrand, à conserver dans un petit local

–          Envisager la création d’une petite cabane / local (de type carrelet)

–          Prévoir un panneau à l’entrée de la parcelle, qui indique le contexte, l’esprit de la parcelle (dédié à l’art local, « galerie de plein air »),    les types de projets qu’on peut y trouver, qui y a travailler (attention : panneau définitif donc rédaction à adapter afin que le texte ne soit pas

Indiquer sur ce panneau qu’il faut respecter les lieux (les œuvres ou encore les nuisances sonores)

–          Prévoir un éclairage (solaire) pour mettre en valeur les œuvres la nuit

–          Prévoir des espaces d’écoutes, avec des extraits enregistrés et des casques audio

–          Créer des « poubelles » en jarre en argile

 « Œuvres artistiques » :

–          Exposition des œuvres de chaque artistes (exposition temporaires de photos, exposition de peintures, de sculptures, prévoir des œuvres « définitives » sur la parcelle (sculptures, palette…) résistantes aux intempéries)

–          Créations des artistes autour d’un même thème, en fonction de leur activité et des matériaux utilisés (exemple : l’eau, l’écologie…)

–          Idée d’une sculpture en bois flotté (lézard) à réaliser à plusieurs mains ; question de l’aide de la mairie pour récupérer le bois

 « Communication / animation » :

–          Communiquer auprès des habitants sur la parcelle (bulletin municipal…)

–          Prévoir une communication particulière sur les expositions (vernissage…)

–          Organiser des soirées à thèmes, animations, soirée poésie, lectures…

–          Préciser le soutien que pourra apporter la ville dans l’organisation de ces expositions

 Propositions concernant la parcelle n°2 : « village de création »

 –       « Village de création » avec des abris, mise en place d’un point d’eau et de bornes électriques

–          Stationnement paysager

–          Idée d’une maquette de la ville. »

 Ce beau projet , à l’étude  est soumis à des acceptations;il est de papier, de bonnes volontés et de rêve ! C’est une affaire à suivre …Fasse que demain il soit réalité pour mon vieux village si malmené ces dernières décennies, qui connut tant de mésaventures urbanistiques au destin que l’on sait !  Les anciennes maisons aux fondations suffisantes et aux emplacements raisonnés, le marais éponge des marées, les jales et leur lit d’argile buveur d’eau  respectent depuis  toujours la Garonne, ils la savent la plus forte.

Lysiane Rolland

 

 

 


2 réponses sur “La Revanche des Rives”

  1. Ma chère écrivaine Lysiane,
    J’apprécie ta poésie du passé, que j’ai vécu moi aussi dans mon enfance…
    Ce petit message pour renseigner aussi sur le fait d’attraits actuels différents de l’image donnée par les inondations, dues bien souvent à l’affaissement des digues pour certains endroits, de trente centimètres et résolu depuis… Ces attraits se produisants dans la petite ville de Saint Louis de Montferrand, et j’en suis le témoin dans mon quartier:
    Jourdane depuis plus de vingt ans est un lieu de débarquement des scouts, garçons et filles de plus de 12 ans, ils arrivent à la cale de mise à l’eau en bateaux en bois, petite yoles à voile et campent dans le terrain qui leur est aussi réservé devant le bâtiment des pécheurs (A.P.P.M.) Ils mettent du baume au coeur, jourdane prend des couleurs de charme, d’autant que ce sont de jeunes marins avisés et sérieux. Soit ils arrivent de Bordeaux, font escale à St Louis et vont séjourner à Cussac-Fort-Médoc, soit ils en reviennent avec la marée…Il y a eu les radeaux attachés sur des barriques que le comte D’Ormois faisait réaliser pour partir à plusieurs jusqu’à bordeaux où les médias les accueillaient pour la promotion de son vin ( j’ai quelques photos), aussi les kayacs et ses passionnés (j’ai aussi des photos)et les scooters des mers arrivants de l’intérieur des terres sur remorques, dès le printemps, ils sont un peu bruyants sur l’eau, mais cela ne dure pas, chacun sa passion de l’eau qu’elle soit verte ou marron chocolat comme la garonne…
    Personne n’empêchera les êtres de vivre auprès de l’eau, c’est vital pour certains et attrayant pour d’autres…
    Christine Jaumouillié

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