La rue du Cul de plomb

Posté le 03/07/2017 dans Le feuilleton.

Chapitre 32.

Tout début janvier, Zélie reprend le chemin de l’école avec un froid toujours aussi vif. Chaque jour passé ressemble à une petite victoire sur les difficultés quotidiennes d’un pays occupé de plus en plus durement. En écoutant les bribes de conversation des grandes personnes, il semble bien que l’ennemi perde peu à peu du terrain. Le père parle des bombardements des alliés un peu partout ailleurs en Europe et prédit : « Bientôt ce sera notre tour, ils viendront bombarder Michelin, il faut s’y préparer ! » Or, les usines Michelin sont à quelques mètres, à vol d’oiseau, de la maison. Alors, on organise les caves par quartiers ; celle de la maison de Madeleine a été choisie pour recevoir les habitants du pâté de maisons, parce que c’est la plus grande. Chacun a contribué à son aménagement en apportant chaises, tabourets, couvertures, lampes de poche et bougies. Des sacs de sable ont été distribués pour colmater les ouvertures.

Et puis des exercices sont effectués régulièrement pour que tout le monde, essentiellement des femmes, des enfants et des vieillards, se retrouve sans panique, sans bousculade. Zélie sait que quoiqu’il arrive elle ne devra pas lâcher la main du gamin qui lui sera arrimé à celle de Gilberte qui de l’autre tiendra fermement la petite valise dans laquelle elle a rangé les papiers d’identité et un peu d’argent, au cas où ! Car contrairement aux voisines, elle a l’expérience de ces instants précipités où tout peut arriver, où tout peut être perdu, où l’on sait quand on part mais on ignore si l’on reviendra ! Le père a dit aussi « Quand la sirène retentira, au 3ème coup il faut absolument partir dans la cave ! »

Depuis, Zélie attend pétrie d’anxiété tous les soirs dans son lit, longtemps avant de s’endormir, que le long hurlement de la sirène se fasse entendre, jusqu’au moment où un sommeil inquiet prend le dessus !

Mi février, au milieu d’une matinée, en classe, brutalement Zélie s’est sentie cotonneuse, nauséeuse, envahie par une intense vague de chaleur. Elle a levé la main pour demander à la maîtresse la permission de sortir pour aller à l’infirmerie. Là, l’infirmière a pu constater qu’elle avait de la fièvre, qu’elle couvait certainement « quelque chose », qu’elle pouvait être contagieuse et qu’il fallait mieux qu’elle rentre chez elle. C’est ainsi qu’après avoir absorbé un comprimé d’aspirine Zélie est maintenant sur le trottoir, grelottante,  avançant à petits pas accrochée à son cartable et des papillons noirs pleins les yeux !  Titubante elle continue son chemin vaille que vaille en mal de respiration dans un milieu gris, cotonneux, fantasmagorique avec une obsession arriver jusqu’à sa maison…passée la grille de la cour, elle a lâché son cartable, entrepris l’ascension de l’escalier : chaque marche est une épreuve ! Arrivée sur le palier elle a encore trouvé la force de cogner à la porte ; Gilberte est venue ouvrir, Zélie s’est effondrée dans ses bras, évanouie.

Combien de jours est-elle restée à l’hôpital, apathique, les yeux grands ouverts, avec des accès de fièvre délirants et un diagnostic : fièvre typhoïde ? Cette maladie des pays pauvres, ou des pays en guerre. Des taudis où règnent le manque d’assainissement, d’hygiène, de malnutrition. Cette maladie qui tord les tripes, provoque des vomissements sans fin. Terriblement contagieuse elle contraint au confinement du patient, qui, isolé, se sent exclus du monde des vivants. Pas de visites, seule la présence attentive des sœurs infirmières de Saint Vincent de Paul. Et puis, un jour, le vieux médecin de service a annoncé : « Et bien Zélie, je crois que tu vas bientôt pouvoir rentrer chez toi. Tu as eu de la chance, tu es presque guérie. Encore quelques semaines à la maison et tu seras à nouveau sur pied ! »

Cet après –midi là, presque radieux, avec un soleil d’hiver au rendez-vous, le père est venu la chercher. Enveloppée dans une couverture, calée par un oreiller, elle est demi-assise, quelque peu brinquebalante, dans la petite remorque, le père pédalant, comme toujours avec énergie, se retournant de temps en temps pour lancer un « ça va » sans attendre de réponse. Arrivée dans l’appartement elle a été surprise par l’odeur, une odeur nouvelle, forte, une odeur de désinfectant. Les services sanitaires de la ville était passés par là. A cause de la contagion, tout le groupe d’immeubles  avait eu droit au grand chambardement et pendant quelques jours Gilberte avait fait l’objet de l’opprobre de quelques voisins : « On n’avait pas idée d’avoir une fille contagieuse !… » Le propriétaire avait été particulièrement acerbe et menacé de mettre tout le monde dehors. Il est vrai qu’il avait été convoqué à la préfecture, ce qui n’était jamais bon signe,  et sommé de dire pourquoi ces immeubles étaient aussi mal entretenus et surtout le service sanitaire avait signalé que « les cabinets laissaient à désirer… » La rumeur prétendait qu’il avait du verser quelques bakchichs et promettre de faire faire d’urgence les travaux nécessaires pour colmater les fuites odorantes et tout au moins amener l’eau à un robinet ! Pour le moment les filets de pisse irisés par le gel continuent de fleurir les marches de l’escalier !

Zélie avait retrouvé son lit, enfin seule dans sa chambre, le lit du « gamin » ayant été déménagé dans la chambre des parents, là aussi pour éviter « la contagion ». Les premiers jours de son retour elle était incapable de se tenir debout tellement elle était fatiguée et naturellement terriblement amaigrie, elle n’avait toujours pas faim et chipotait les repas alors que Gilberte essayait de lui améliorer l’ordinaire, grâce d’ailleurs aussi à la solidarité de toutes « ces dames » qui continuaient à venir chaque après midi, apportant un pot de confiture maison, un œuf « coque » chose rarissime, ou autres … « pour que la gamine se requinque », disaient-elles.  Et puis un jour, elle s’est sentie mieux, on était déjà fin février de cette année 1944, il lui semblait qu’elle renaissait malgré l’hiver qui était toujours bien présent et ce jour là elle a interrogé Gilberte : « Je pourrais bientôt aller, avec vous, voir Gilbert ? » Il y eut un moment de silence et puis : « Zélie, Gilbert est mort pendant que tu étais à l’hôpital alors maintenant on va le voir au cimetière ! »

Gilbert est mort pendant qu’elle était à l’hôpital alors qu’elle-même se débattait pour rester en vie, comme lui avait dit le vieux docteur. Pourquoi lui était parti et elle était restée ? Grand’mère Augustine lui aurait dit, (elle en était sûre), que la Sainte Vierge Marie l’avait protégée…mais pourquoi elle et pas Gilbert, son presque grand frère au sourire si doux et toujours si tranquille ?  Celui qui remplaçait, en quelque sorte, son vrai grand frère dont on n’entendait pratiquement plus parler à la maison. Il est vrai que le plus disert sur le sujet était le père, or le père était de plus en plus souvent absent ces dernières semaines !

Petit à petit, les jours passant Zélie se retrouve dans le train- train quotidien. Madeleine a repris du service auprès d’elle, vient chaque après midi, pour essayer de lui faire rattraper le cursus scolaire en espérant qu’elle pourra reprendre l’école au troisième trimestre, après les vacances de Pâques c’est-à-dire tout début avril. C’était sans compter sur les aléas de la guerre ! Au début de la nuit du 9 au 10 mars, soudain la sirène d’alerte a retenti par trois fois : appel strident allant du grave à l’aigu puis à nouveau au grave, appel glaçant qui sur l’instant tétanise et puis brusquement provoque une agitation fébrile de toute la famille. Cette nuit là, par exception le père était là, il a enveloppé Zélie dans une couverture pour la porter, enjoint à Gilberte de s’occuper du gamin, mais auparavant d’ouvrir en grand toutes les fenêtres pour prévenir , éventuellement, l’effet du souffle des bombes, et ils sont partis rejoindre dans la cave les voisins tous plus ou moins hébétés. A peine installés ils ont entendu  les vrombissements des avions qui survolaient la ville et allaient lâcher leurs bombes sur l’aéroport d’Aulnat, comme ils l’apprendront le lendemain ! Combien de temps sont-ils restés là à attendre à nouveau l’appel de la sirène indiquant que l’alerte était terminée et qu’ils pouvaient sortir ?

Ce n’était que le début d’une longue suite de fausses et vraies alertes qui obligeaient plusieurs nuits d’affilées toute une population à aller se terrer comme des rats dans les sous-sols ; jusqu’à ce 16 mars où sitôt l’alerte donnée, une myriade de lumières de couleurs est tout à coup  descendue du ciel l’éclairant presque comme en plein jour. Le père s’est écrié : « Vite à la cave, ils lâchent les fusées éclairantes, Michelin va y avoir droit ! » A peine installés, le festival du lâcher de bombes a commencé, avec un bruit infernal, faisant trembler le sol de la cave et ce par vagues entre lesquelles on n’entendait plus que les avions qui faisaient demi-tour afin de se remettre dans leur axe de tir ! Ce n’est qu’à l’aube que la sirène a modulé la fin de l’alerte, que la petite communauté est remontée à la surface, a regagné ses pénates et constaté les dégâts occasionnés précisément par le souffle des bombes.

usines Michelin bombardées

Dans l’appartement outre une grande partie des vitres qui n’existaient plus, les cloisons entre les pièces étaient fissurées et dans la cuisine, il y avait une béance dans le mur de séparation avec la salle à manger, mais comme a dit philosophiquement, Gilberte : « Tout ça, c’est pas grave, on est tous vivants ! » Le père a ajouté : « Heureusement, c’est les Anglais qui ont fait le boulot ! »- «  Comment tu sais que ce sont des Anglais ? » a interrogé Zélie – « Parce que j’ai reconnu le bruit des avions, ce sont des Lancaster»  Il a fallu remettre l’appartement à peu près en état, vivre pendant un certain temps dans la demie pénombre, car compte tenu de la pénurie de vitres, elles ont été  provisoirement remplacées par du carton. Heureusement il faisait un peu moins froid ! Quant au trou entre la cuisine et la salle à manger, il est resté en l’état, simplement le père a déplacé le buffet de la Salle à manger de façon à ce que le dos du meuble colmate à peu près l’ouverture ; côté cuisine le père, toujours pratique,  lui a planté quelques clous auxquels Gilberte a accroché les casseroles ! Et la vie a continué !

Début avril, sitôt Pâques venu, Zélie a repris l’école jusqu’à ce que toute une série d’évènements  interfèrent sur le bon déroulement  de ce troisième trimestre et plus particulièrement sur la vie familiale. Dans la nuit du 25/26 avril, un attentat de la part des Résistants a saboté tout le réseau laissant la ville entière sans électricité. Le soir à table, le père a dit à Gilberte « Que la situation allait se dégrader de plus en plus pour les Allemands, que c’était le début de la fin pour eux…que , maintenant, lui devait partir avant que l’A.I.A ne soit bombardé, il devait rejoindre les autres ! »  Il est parti le soir même avec son vélo en laissant la petite remorque, Gilberte désemparée et Zélie s’est sentie un peu orpheline !

Trois jours après, dans la nuit du 29 au 30 les avions de la  R.A.F venaient à nouveau bombarder Aulnat, mais cette fois  c’était pour anéantir les ateliers de l’A. I. A, là où étaient installées les chaînes de fabrication des moteurs d’avions de la Lufwaffe, là où le père « travaillait » avant qu’il ne parte !

Le mois suivant, toute la population clermontoise était à nouveau en émoi, les Allemands venaient d’arrêter Monseigneur Piguet, l’évêque de la ville et Zélie ne comprenait pas comment cela pouvait être possible puisqu’elle avait appris, au « cathé » que c’était un homme de Dieu… mais tout était tellement bizarre !

Le 6 juin il y avait eu le débarquement des alliés, préfigurant la déroute des occupants  qui depuis multipliaient les arrestations et les exécutions arbitraires  partout, y compris dans la ville, créant un climat de terreur.

A l’école, les mois de juin et juillet furent assez perturbés. L’ambiance là aussi était bizarre, la maîtresse essayait de maintenir la sérénité dans la classe où de jour en jour il y avait de moins en moins d’élèves ; une partie des compositions avaient été supprimées et il avait été décidé qu’exceptionnellement il n’y aurait pas de remise de prix à la fin de cette année scolaire qui, comme toujours,  prendrait fin le 14 juillet…

Le 27 août 1944 Clermont-Ferrand était libérée par les F.F.I…mais la guerre était toujours bien présente, la pénurie aussi et pour Zélie l’angoisse permanente. N’ayant pas de nouvelles du père, elle se posait souvent la question : est-ce qu’il reviendrait, un jour ?

(à suivre)

 


Une pensée sur “La rue du Cul de plomb”

  1. heureuse de te retrouver à chaque numéro petite Zélie ! Si nous nous étions connues enfants ensemble nul doute que nous aurions été copines !

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