L’Oubli, la mémoire et le souvenir.

Posté le 03/07/2017 dans Histoire.

 

L’oubli, la mémoire et le souvenir !

Début juin, du 2 au 4, la ville de Cadillac a commémoré les 400 ans du Centre hospitalier de Cadillac.

Une si longue histoire « …dont l’Abbé Biron situe l’origine au XIe siècle : des actes notariés prouvant l’existence d’un hospice Saint Léonard construit en dehors des remparts de la cité, à l’endroit même où se trouve l’établissement actuel. Cadillac possède, par ailleurs, à cette époque une léproserie placée sous le mur d’enceinte du château.

L’Hospice Saint Léonard donne déjà asile aux pèlerins, aux passants, aux pauvres, aux infirmes et même en cas d’épidémies, aux malades des victimes de la peste […]

C’est par donation du 2 juin 1617 que Jean-Louis de Nogaret, marquis de la Valette, duc d’Epernon va donner ne impulsion nouvelle à l’existence de L’Hôpital et grâce à cet acte le sieur Nogaret dote la ville d’un établissement financièrement autonome destiné à secourir et soulager les pèlerins de Saint Jacques de Compostelle, les malades et les pauvres.

Cet hôpital, baptisé « Sainte Marguerite » en souvenir de son épouse défunte Marguerite de Foix, est confié aux« Religieux de la Charité » […] Vers le début du XVIIIe siècle, les « premiers pensionnaires » sont signalés à Sainte Marguerite, il s’agit de riches nobles ou bourgeois tombés en état de démence et placés à la demande de leur famille par ordre de justice ou lettre de cachet, à la charité de Cadillac… » (Extrait de « Heur et malheur du cimetière des Oubliés  de Cadillac »de Michel Bénézech paru dans Histoires des Sciences Médicales- Tome XLII- N° 2008).

Cet extrait est, en fait, l’introduction à l’historique du « Cimetière des fous » suivi d’une « Etude analytique du cimetière des malades » réalisée par le professeur Michel Bénézech, alors qu’il était président de «  l’Association des Amis du Cimetière des Oubliés ».

Il nous semble ici essentiel, pour la connaissance du lecteur de faire une parenthèse pour rappeler la genèse de la mise en lumière de ce cimetière non seulement tombé dans l’oubli de la mémoire collective des Cadillacais, mais alors promis à sa destruction par l’ancienne municipalité.

C’est par un article intitulé « Devoir de mémoire » et paru dans le numéro 53 (nov.décembre 2002) des Cahiers de l’Entre-deux-Mers qu’est évoqué, pour la première fois « La grande misère du cimetière des fous de l’hôpital psychiatrique de Cadillac » C’est dans cet article également que le cimetière prend sa dénomination « Cimetière des Oubliés »- L’information a un certain retentissement puisque reprise ensuite par la presse régionale et nationale et c’est dans cette dynamique qu’est créée l’association « Les Amis du Cimetière des Oubliés » dont le professeur Michel Bénézech prend alors la présidence avec une légitimité incontestable et incontestée compte tenu non seulement de ses compétences professionnelles mais aussi, et peut être surtout, de son attachement à l’hôpital de Cadillac où il avait débuté sa professionnalisation en tant que futur médecin psychiatre comme interne !

Le premier objectif de l’association a été de faire en sorte  que soit assurée  une protection définitive  du cimetière. Pour ce faire, un dossier circonstancié a été constitué rappelant l’historicité du lieu, son intérêt ethnographique, sa rareté (il ne reste plus en France que sept cimetières psychiatriques) et son agrégation mémorielle dans l’histoire de l’enfermement de la ville de Cadillac, entre château et hôpital psychiatrique. Le professeur Bénézech ira donc plancher devant la commission des Sites et Monuments Historiques pour défendre la position de l’association. Il a alors en face de lui, comme contradicteur, le maire de Cadillac, par ailleurs conseiller général ayant en charge la culture, et Président du Conseil de Surveillance du Centre Hospitalier !

Mais, en date du 26 avril 2010, le Cimetière des Oubliés de Cadillac-sur-Garonne est inscrit, en partie, au titre des Sites et Monuments historiques (inscription qui comprend les quatre murs d’enceinte, le carré dit des militaires et les deux carrés de civils de part et d’autre).

La notoriété du lieu était de facto assurée. Media (presse écrite, parlée, audio) associations diverses de protection, y compris militaires s’intéressant enfin à ce cimetière. Parallèlement l’association organise visites, conférences où Michel Bénézech intervient avec sa conviction et surtout l’immense connaissance qu’il possède de l’histoire de la psychiatrie française au cours des siècles.

Dans le même temps il entreprend un travail de « bénédictin » à savoir :

« L’étude analytique du cimetière des malades » qui lui vaudra de passer des journées entières à recenser, sur place,  les 895 tombes du cimetière, et ensuite à décrypter tous les dossiers médicaux situés aux archives de l’hôpital psychiatrique, de façon à redonner une identité, une mémoire aux 797 malheureux dont le nom apparaît sur la modeste croix de fer situé à la tête de leur tombe ! « …Afin de connaître la population des patients inhumés, nous avons recensé l’ensemble des sépultures visibles au cours de multiples visites du cimetière. Pour chaque tombe reconnaissable, nous avons noté son emplacement précis (numéro, indiqué par la borne, place dans le rang), ainsi que l’épigraphe existant : prénom, nom, date de décès, plus rarement, mentions particulières : date de naissance, nom de jeune fille, matricule, AC (ancien combattant). Chaque sépulture ne contient qu’un seul corps sauf pour trois  d’entre elles dont les plaques souvenirs indiquent indiscutablement la présence de deux défunts, deux fois de sexes différents (mari et femme ou frère et sœur ?)Une fois de même sexe (frères ?). nous avons déduit le genre des décédés de leur prénom. Dans le cas où le prénom est ambigu (commun aux deux sexes), étranger ou inconnu, le genre du défunt nous a été donné par l’administration hospitalière. Pour une dizaine de sépultures anonymes, le sexe put être établi à partir des plaques souvenirs amenés par les parents ou amis : « A mon époux », « A mon épouse », « A notre mère », « A notre oncle », « A notre amie », « Les anciens combattants prisonniers de guerre à leurs camarades ». Enfin, une croix porte la mention « X. Inconnu », le malheureux patient décédé en 1978 et de sexe masculin n’ayant jamais été identifié de son vivant.

[…] A l’heure actuelle 895 sépultures, contenant 898 corps sont visuellement reconnaissables dans les 89 rangées conservées.[…]Sur ces 895 tombes, 161 sont anonymes et 737 nominatives. L’ensemble des renseignements collectés permet de comptabiliser 638 hommes (dont 9 décédés à l’U.M.D) et 110 femmes L’étude sommaire des patronymes recouvre une certaine diversité d’origine des identités : française et régionale majoritairement, mais encore espagnole, italienne, allemande, arménienne, Europe centrale, Afrique du Nord etc..[… ]

Quoique chaque carré d’inhumation ait sa propre originalité par sa situation dans le plan du cimetière et les dates des sépultures qui le composent, seul le carré dit des « Mutilés du cerveau » de 14-18 nous retiendra rapidement ici. Ce carré des poilus, les anciens combattants de la Grande Guerre bénéficiant du statut de pensionné militaire à la charge de l’Etat, occupe les rangées 38 à 56, soit 10 rangs de 10 emplacements chacun composé d’hommes, à une exception près, dont 29 sont identifiés par des inscriptions nominatives, les 70 autres inhumés restant anonymes.(extrait de la communication parue dans la revue Histoire des Sciences Médicales –Tome XLII-N°-2008 par Michel Bénézech).

S’ensuit le récapitulatif des années de décès de l’ensemble des malades (734, dates connues) survenus de 1939 à l’année 2000. Puis un paragraphe intitulé « Commentaires généraux sur le cimetière » où est évoqué le nombre important de décès survenus durant la guerre 1939-1945 au moment où les carences alimentaires ont entrainé la mort prématurée de nombreux patients placés dans les hôpitaux psychiatriques publics ou privés et ce d’autant plus pour Cadillac en raison de deux transferts collectifs de 438 internés provenant des hôpitaux psychiatriques de Sarreguemines (Moselle), courant 1939 et de Mont de Marsan (Landes) courant 1940 dans un contexte de restrictions alimentaires drastiques résultant de la guerre.

Puis un long paragraphe « Les autres cimetières des « fous » suivi de la « Conclusion » « …Dans cette étude originale sur un cimetière réservé au malades mentaux ayant achevé leur vie en hôpital psychiatrique, nous nous en sommes tenu à la strict observation du lieu et de son contenu, sans nous laisser aller à une rêverie mystique et romanesque comme nous l’avons fait pour le grand cimetière de la Chartreuse à Bordeaux (Bénézech M.-Une promenade insolite au cimetière de la Chartreuse.Photographies de Melania Avanzato. Bordeaux.Editions Egone,2004,45p.)

L’impossibilité de consulter personnellement les registres de décès de l’établissement postérieur à 1962, ne nous a pas permis d’aller plus avant dans notre exploration. Des données précédemment citées, on peut toutefois estimer que vraisemblablement  plus de deux milles malades reposent depuis 1922 au cimetière des aliénés de Cadillac, la plupart n’ayant laissé sur place aucune trace perceptible. Cette foule de défunts, tombés dans l’anonymat le plus complet, est recouverte par une ou plusieurs couches d’inhumations plus récentes, à partir semble t-il des années cinquante, mais elles aussi en voie de disparition et d’abandon. Tout ceci nous interroge sur le sort que la société a jadis réservé aux patients décédés dans les hôpitaux psychiatriques départementaux. (M.Bénézech)

Il nous faut aussi rappeler le mémoire « La folie et la Grande Guerre : 565 aliénés militaires à l’asile de Cadillac » que Michel Bénézech a fait paraitre dans les Annales Médico-Psychologiques 173(2015) 117-123 et disponible en ligne sur ScienceDirect (www.sciencedirect.com) .

Dans ce mémoire  après le paragraphe introductif (1), celui portant sur « Les considérations générales »(2) ; un rappel de ce qu’était et le rôle important de « La neuropsychiatrie bordelaise et la Grande guerre »(3) il fait longuement état de ses recherches concernant « Les militaires  aliénés à l’asile de Cadillac »(4) en décrit la méthodologie  et le matériel sur lequel il a travaillé… « Nous avons consulté les registres d’admission et les dossiers médicaux du Centre hospitalier de Cadillac sur une période de onze ans et cinq mois couvrant la Grande Guerre et les années qui suivent  soit du ler août 1914 (date de la mobilisation générale) jusqu’au 31 décembre 1925… »  S’ensuit la description détaillée des résultats  comportant plusieurs paragraphes : Situation réglementaire (4.2.1) « …Tous les aliénés militaires (soldats et ouvriers dépendant de l’autorité militaire admis à l’hôpital de Cadillac sont hospitalisés sous le régime de placement d’office, quelle que soit leur origine. L’asile reçoit en effet par transfert des soldats de sexe masculin de l’ensemble du territoire métropolitain mais aussi d’Afrique du Nord, ces patients provenant d’établissements hospitaliers civils ou militaires. […]

(4.2.2) Etat civil et provenance […] «Leur provenance géographique est variée et nous trouvons par ordre décroissant : France métropolitaine : 326 cas soit 57,7% de la population détaillée ; Afrique Noire : 108 cas soit 19,1% ; Afrique du Nord : 20 cas soit 5,3% ; pays germaniques (Allemagne, Autriche, Hongrie, Lorraine annexée) 27 cas soit 4,8% ; Indochine : 24 cas soit 4,2% ; Océan Indien (Madagascar, Réunion) :15 cas soit 2,6% ; pays européens (hors France et pays germaniques) 13 cas soit 2,3% ; Antilles (Martinique et Guadeloupe) : 10 cas soit 1,8% ; Chine : 5 cas soit 0,9% ; Russie : 4 cas soit 0,7% ; autres inconnus : 3 cas soit 0,5%. On voit tout de suite l’importance du contingent africain avec 138 internés, soit 24,4% dont au moins 88 tirailleurs africains sénégalais suivie de celui des militaires originaires de l’océan Indien et des Antilles avec 25 internés soit4,4%. A noter encore l’effectif venant d’Asie (Indochine et Chine) avec 29 internés soit 5,1%. »

 Nous ne rentrerons pas ici dans le détail des autres paragraphes : (4.2.3) Répartition annuelle et sorties – (4.2.4) Les décès et leurs causes. –(4.2.5.) Les troubles mentaux- (4.2.6.) Divers –(4.3.) La commission administrative et la guerre.  Situation dans deux autres asiles d’aliénés.-(5.1) L’asile de Villejuif – (5.2) L’asile de Ville-Evrard etDiscussion générale …[…] Pour l’ensemble de ces paragraphes nous laisserons le lecteur intéressé consulter le site en ligne www.sciencecirect.com, pour accéder à la lecture de la totalité des communications du Professeur Michel Bénézech, nous contentant de rependre la conclusion :

« L’asile public autonome d’aliénés de Cadillac n’a pas démérité à l’occasion des circonstances dramatiques de la guerre 1914-1918. En dépit de la pauvreté proverbiale des établissements psychiatriques publics de l’époque, il a assuré, autant que faire se peut, les aliments et les soins aux malades et plus particulièrement à la forte proportion de militaires appartenant aux troupes coloniales. L’importante mortalité infectieuse observée s’explique d’ailleurs par la sensibilité des soldats africains à la tuberculose et par la promiscuité aggravée par la surpopulation. Sur le plan psychiatrique, nos résultats confirment les autres études en mettant en évidence la prévalence des troubles affectifs, tout spécialement de la mélancolie… »

Ces quelques extraits ne reflètent qu’imparfaitement la somme de travail effectuée par Michel Bénézech pour arriver à sortir de l’anonymat « Les oubliés » de ce cimetière des aliénés. Combien d’heures passées dans le local d’archives de l’établissement psychiatrique ? Combien de registres d’admissions et de dossiers médicaux concernant les malades, manipulés , décortiqués pour retrouver et relever les éléments identitaires de chaque malade hospitalisé pendant tant d’années ?  ( nom, prénom, nationalité, date d’entrée  dans l’établissement, pathologie, date de décès etc… Plus de 4000 !

En retrouvant tout ou partie de leur identité, c’était aussi leur redonner une humanité. C’est d’ailleurs grâce à ces recherches, que des proches, souvent des petits enfants ou arrières petits enfants ont appris et su que leurs ancêtres, perdus dans la mémoire familiale ou dont le souvenir n’était évoqué qu’à demi-mot pour diverses raisons, avaient été enterrés là, dans ce cimetière. Certains ont retrouvé la pièce manquante du puzzle de la saga familiale, d’autres se sont mis à l’écriture pour raconter la vie d’avant l’enfermement de leur ancêtre ; l’un d’eux, journaliste, écrivain,  d’origine italienne, a même écrit un livre qui a eu un certain retentissement en Italie « Il cimitero dei Pazzi .1 quattromila dimenticati di Cadillac » de Francesco Zarzana – Editions Infinito . Livre dans lequel l’auteur évoque également l’histoire du Château de Cadillac et de l’hôpital de Cadillac.

Après ce long intermède, revenons à la commémoration du 400è anniversaire du Centre hospitalier.

A cette occasion et dans cet article, nous aurions pu mettre en exergue « L’histoire de l’hôpital de Cadillac et de ses particularités »  écrit également par le Professeur Michel Bénézech et paru dans le numéro de mars 2015 de la revue Les Cahiers du Bazadais : L’histoire des hôpitaux dans le Bazadais à l’époque contemporaine » mais nous avons préféré faire connaître à nos lecteurs la renaissance de ce cimetière des aliénés (à la destruction programmée) et qui, grâce à l’ensemble des actions menées par l’association « Les Amis du cimetière des Oubliés » et les études, tout à fait exceptionnelles et uniques sur un tel sujet, réalisées par le Professeur Michel Bénézech, jouit maintenant d’ une notoriété telle qu’il a été intégré dans le circuit touristique de la ville de Cadillac et dans le programme des animations et spectacles prévus les 2.3.4 juin dernier par l’agence de communication retenue par l’administration de l’hôpital.

Donc ce vendredi 2 juin 2017 sous la dénomination  « L’appel des Oubliés » rendez-vous était donné au public  «… pour une déambulation nocturne au « Cimetière des Oubliés », l’un des sept cimetières en France dédiés aux malades mentaux. Ici sont enterrés près de 4000personnes, 895 tombes dont 161 anonymes.(Fred Lasnier, musicien compositeur- Groupe vocal constitué avec la participation du CATTP des Iris de Lormont, du Chœur Chants du Monde et du GEM Entre Acte de Cadillac)- Entrée libre !… » Ainsi disait bel et bien  le programme !

Bref, il n’y eut qu’un oubli dans cet Appel des Oubliés : celui de ne pas avoir sollicité, ni même invité ( ?) le Professeur Michel Bénézech, ancien  président de l’association « Les Amis du Cimetière des Oubliés » – No Comment !

Colette Lièvre.

Rappel : Les Cahiers de l’Entre-deux-Mers ont  publié de nombreux articles sur l’histoire de l’enfermement soit au château, soit à l’hôpital psychiatrique de Cadillac sur Garonne au fil des siècles. Beaucoup ont paru lorsque la revue était éditée sur papier.

Il s’agit des numéros 53-71-82-83-87-90-92-95-97-98- que l’on peut retrouver  archivés sur le site Internet:routefmauriac.org –  Puis cliquer sur rubrique : Cahiers-Entre-deux-Mers. Un Index permet de faciliter la recherche.

 

 

 

 

 


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