Commémoration du centenaire de la guerre 14-18

Posté le 15/11/2017 dans Histoire.

Le 16 octobre 1915 « Les deux vendanges ».

Depuis que les hirondelles sont parties, le ciel a perdu son beau bleu éblouissant et séraphique. Il a déjà des gris durs de manteaux d’hiver. Entre ses rives éclaircies où danse aux heures de brume la ronde des fées violettes, la Dordogne apparaît très large ; on la dirait débordée et c’est avec plus de profondeur que coule en ce moment son étain devenu glacial. Les fumées naissent au flanc des toits et l’arbre est consterné en pensant à ses feuilles.

Dans la plaine gasconne et dans les vallons étalés sous mes regards, ainsi qu’aux croupes des coteaux pierreux, je vois au loin fourmiller des gens parmi les courts feuillages d’or noir et de bronze vert. Inclinés sur le sol, dans la position des tirailleurs à l’affut, se cachent-ils à l’abri des réseaux et des haies que font les pampres enchevêtrés ? Je sais bien que non : ils cueillent le raisin. Grandes manœuvres de l’automne. Célébration du vieux rite éternel. Humbles vendanges qui sont ici l’image simplifiée mais cependant exacte, des récoltes magnifiques produites par les opulents et immenses vignobles. En cette saison grave où la nature et la vie elle-même  changent si brusquement de caractère, où tout s’applique à se dénuder pour mieux se recueillir, où il semble au premier abord que l’on n’ait qu’à perdre et qu’à regretter une opération de récompense, de superbe et légitime gain s’accomplit pourtant : celle de la vendange qui vient couronner les travaux ingrats du cultivateur et le dédommage. Elle s’opère aux champs ces jours ici comme d’habitude, mais dans des conditions si différentes ! En dehors des vieillards et des petits, il n’y a que des femmes pour faire la besogne et la jupe vermillon de plus d’une est là qui rappelle par sa tache vive que l’homme, voici quatorze mois, est parti pour enfiler le pantalon rouge. On ne l’a revu depuis qu’une fois pendant un rapide congé, vêtu alors du bleu lointain des horizons où il continuait à défoncer la terre. Il manque toujours mais moins qu’à la moisson. Si frêle et si léger, l’épi qui se balance demande cependant au faucheur plus de force et d’élan que la lourde grappe au vigneron. Il ne faut que la main pour détacher celle-ci ; des doigts faibles y suffisent. L’enfant qui ne dépasse pas encore le pied de vigne et l’aïeul courbé qui s’en approche sont aptes tous les deux à faire ce facile ouvrage.

Mais est-il possible de constater l’absence des hommes sans se demander où ils sont ?… « Les hommes aussi font les vendanges »…et autant celles-ci sont innocentes et pacifiques autant celles de là-bas sont terribles et meurtrières  Chacune dans son genre elles ont leur raison d’être et leur bienfaisante nécessité ; elles se complètent et vont ensemble au même but. Le vin et le sang ont entre eux une corrélation merveilleuse  et cachée que la guerre rend visible.

Le sang qui coule aujourd’hui et que boit la terre parait un vin rédempteur et miraculeux, et la liqueur répandue par la vigne offre plus que jamais l’aspect sacré du sang et la promesse de ses vertus. Jaillis des treilles et des veines, ces deux flots coulent comme deux sources de vie qui se rejoignent sans cesse et mêlent leurs pourpres fécondes.

J’aime, en préférant n’y pas voir un effet du hasard que la date du début, au front de nos grandes vendanges, coïncide avec les petites celles de l’arrière et qu’ici la serpe et les ciseaux de ménage  aient suivi l’exemple de la baïonnette.  Oui, belles vendanges, bien complètes, que celles de nos soldats, vendanges menées en plaine dans le lacis de  fer des vignes barbelées, et dans les bois élimés, taillés, sulfatés de mitraille, où les arbres de cent ans   réduits à l’état d’échalas ne portent plus à un mètre au-dessus de la terre  que des vrilles tordues ; et vendanges continuées dans les entonnoirs du champ de bataille devenus les cuves fumantes de ces horribles foulées. Et d’où est parti, d’où s’est élancé  enfin ce splendide et furieux mouvement de grappillage ? De Champagne ! Du pays par excellence de la vigne, du royaume du vin, broyé, ravagé, bouleversé, jamais tari. On ne peut, malgré soi, s’empêcher de trouver dans ce choix si approprié du terrain, à pareil moment, une intention d’élégance française. Par un privilège insigne et mérité, cette champagne douloureuse est une des rares contrées où on aura fait à la fois et tout près presque dans les mêmes lignes les deux vendanges. Là, les raisins seront tombés dans les paniers au son du canon, à la même heure où les grappes allemandes s’empilaient écrasés sous le pressoir de notre artillerie !

A présent les vendanges rustiques sont terminées.  Adieu hottes et comportes ! La vigne n’a plus dans ses cheveux roux les beaux fruits mûrs qui la coiffaient ; il ne reste pas un seul grain pour le bec de la dernière grive. Mais les vendanges de la patrie, les secondes, ne font que commencer et se poursuivent toujours. Elles seront longues. L’hiver pourrait bien y passer tout entier à tel point que le vignoble à purger est vaste et s’étend à perte de vue. On en saura pourtant la fin. Et après celles-ci d’autres viendront au fur et à mesure dans des cépages non moins fameux et qui n’auront rien perdu pour attendre. « Mais, pensez-vous, nous arriverons trop tard en ces Chanaans dépouillés depuis l’automne ! » Oui, pour les petites vendanges, mais pas pour les grandes, celles des armées. Si les vins roses, les vins gris, ont déjà été tirés, c’est nos soldats qui les boiront. En Meuse, en Moselle, en Lorraine jusqu’aux pentes enivrées du Rhin, on vendangera quand même, sans s’occuper de la saison.

Et quand le bon vigneron de France, étourdi de gloire, aura regagné son logis, son cellier, sa petite cave, les femmes, les fillettes grandies lui verseront lentement , le vin piquant du souvenir de 1914, de 1915, le vin piquant du souvenir qui vaudra tous les crus, toutes les comètes.- « C’est nous, rappelle-toi, diront elles, qui nous sommes rougi les mains à faire le travail » Lui répondra « Je me rappelle. Je me les rougissais aussi. » Dans l’âtre doux aux parois d’un velours plus doux que la suie des bouteilles, on regardera se crisper les sarments étranglés par le feu et chacun y retrouvera le spasme de son  passé. Les femmes revivront à ces flammes le long silence des veillées dans la maison stupéfaite, et le brave entendra sous le crépitement du bois sec le tac- tac rageur de la mitrailleuse. Parmi la sarabande des étincelles les enfants verront des fleurs et des mouches d’or, le père y verra des fusées et des incendies. Et l’on dégustera pendant bien des hivers ainsi, à tout petit coups, le vin respectable de la victoire. Il rafraichira les gosiers enroués par la « Marseillaise ». On ne le gâchera point. Il ne sera posé sur la table que pour les fêtes de famille et les anniversaires. Henri Lavedan.

Nota :Texte étonnant qui semble inspiré par un imaginaire religieux. Référence à l’alchimie eucharistique du vin et du sang .Ici les hommes, au front, vendangent, face à face, dans une épouvantable communion rédemptrice : « …le sang qui coule aujourd’hui et que boit la terre paraît un rédempteur miraculeux et la liqueur répandue par la vigne offre plus que jamais l’aspect sacré du sang et la promesse de ses vertus…mêlent leurs pourpres fécondes »

Publié dans L’Illustration du 16 octobre 1915.n°3789. Page 395.

L’illustration fut le premier journal illustré français à partir de 1843. Dès 1905 ce sera le premier magazine au  monde distribué dans plus de 150 pays. Hebdomadaire mythique dans l’histoire de la presse, il a raconté le monde chaque semaine pendant plus d’un siècle avec le concours des plus grandes signatures du moment, des illustrations et photos d’une exceptionnelle qualité. Paraissant toujours pendant la seconde guerre mondiale, il sera considéré, à la Libération, comme organe de collaboration et donc interdit. Il essaiera de renaitre sous le titre de « France Illustration » en 1945, mais face à la concurrence de « Paris Match  « Le poids des mots, le choc des photos » il disparaît en 1955.

Sources : www.illustration.com et Wikipedia « L’illustration »

 

 


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