La rue du Cul de plomb

Posté le 15/11/2017 dans Le feuilleton.

Chapitre 33.

La ville libérée cela signifie que la couleur « vert de gris », que les drapeaux noirs et sanglants avec une croix gammée , araignée tentaculaire ont disparu du paysage. Des groupes de jeunes hommes occupent l’espace, remontent l’avenue de la République, brandissant fusils et drapeaux tricolores,  à bord de véhicules roulant au gazogène. Les civils déambulent à nouveau sur les trottoirs, souvent nonchalants mais toujours le filet de provisions vide à la main, les restrictions en tous genres ont encore augmentées : la guerre sévit toujours ailleurs en France.

Mais là, à Clermont-Ferrand en cette fin de mois d’août l’été est bien là ! Les femmes en robes légères, fleuries, perchées sur les semelles de bois de leurs sandales d’été, sont partout tels des papillons ayant définitivement abandonné la chrysalide grise dans laquelle l’occupation les enfermait.

Le microcosme de l’avenue de la République n’échappe pas à ce courant de liberté créatrice. Les doigts de fée de « Renard Rouge » sont à la tâche, coupent, cousent, transforment tous les « chiffons » que ces dames retrouvent dans leurs armoires pour les mettre à la mode du jour. Zélie est aux premières loges pour les entendre discuter, donner leur avis sur tel ou tel arrangement de col, de poches, de boutons mais surtout elle est très fière. Sa mère Gilberte sert de mannequin non seulement pour les vêtements mais aussi pour « miss bigoudis » la coiffeuse. Cette dernière teste les derniers modèles de coiffure qu’elle a repérés dans un magazine spécialisé, s’extasie sur la qualité des cheveux que Gilberte a fort fournis, mais aussi sur les traits réguliers de son visage « qui fait que tout lui va ! »

Zélie n’a jamais vu sa mère ni si élégante, ni si rayonnante…et lorsqu’elles font la queue ensemble devant l’épicerie de quartier, Zélie sait que c’est elle la plus belle, ne serait- qu’à la façon dont tout le monde la regarde et plus particulièrement l’épicier !

Oui, un vent de liberté souffle aussi sur la cour de l’avenue de la République, surtout depuis que le propriétaire, sa femme et son fils ont disparus. Le jour de la Libération, le proprio a sorti sa voiture, enfourné quelques valises et sa famille, et après avoir soigneusement verrouillé sa maison, il est parti sans laisser d’adresse ! Zélie s’est dit « tant mieux » Elle ne reverrait plus « Gros pâté » son visage mou et chafouin, son regard en biais en passant devant elle. Finalement, maintenant, elle avait la cour pour elle toute seule pour jouer, avec son confident « l’Arbre » qu’elle ne manque jamais d’aller visiter chaque jour, et pour la première fois depuis si longtemps il lui semble que « la boule » a disparu !

C’était sans compter sur les aléas de cette période de vie !

C’est la mi septembre. Cet après midi là sa mère lui a confié « le Gamin » pour avoir la paix a-t-elle dit, en fait pour pouvoir papoter chiffons avec les copines sans avoir le souci de s’en occuper.

Dans l’instant, Zélie est sur le trottoir de l’avenue de la République, en direction de Montferrand ; elle marche tranquillement, se penche de temps en temps vers son petit frère qui gigote plus ou moins dans sa poussette, heureux de cette promenade inattendue ; en même temps elle lui raconte une histoire qu’elle invente au fur et à mesure qu’ils avancent. Il fait un de ces beaux temps de fin d’été, de début d’automne avec les feuilles rousses et sèches que les arbres commencent à laisser tomber et qui craquent sous les pas. En ce début d’après midi la ville est surtout silencieuse, sereine, comme heureuse d’une paix retrouvée.

Et puis tout à coup, Zélie tend l’oreille…un bruit étrange qui s’amplifie petit à petit…d’abord rumeur inaudible, puis plus distinctement des cris de plus en plus stridents. Elle se retourne et aperçoit au loin  une masse compacte qui occupe toute la largeur de l’avenue et plus celle-ci avance plus elle entend les vociférations et plus elle pressent qu’il y a un danger.

D’ailleurs « la boule » ne s’y est pas trompée, elle est remontée du plus profond d’elle-même et lui tord les tripes de peur.  Elle regarde le long des immeubles espérant trouver un abri et échapper à cette marée hurlante qui avance, se met à courir avec la poussette et « le Gamin » riant aux éclats prenant cela pour un jeu, jusqu’à ce qu’elle trouve à se réfugier dans une impasse entre deux immeubles.

Et là, elle les a vus passer, avec en tête du cortège des gamins hilares, puis des hommes, plutôt jeunes, la bouche tordue de haine, hurlant, conspuant deux femmes têtes rasées, déshabillées, en sous- vêtements, les traitant de « putains, salopes… », des femmes également, tout aussi haineuses, qui ricanent, crachent à la figure des malheureuses. La foule hurlante est passée, sans la voir, tout près de Zélie terrorisée, tenant le gamin dans ses bras. Au fur et à mesure que la meute avance  dans l’avenue, celle-ci grossit, amplifiant la fureur qui semble tomber du ciel sur ces deux femmes qui avancent comme des automates.

Elle a attendu que le cortège s’éloigne et elle s’est mise à courir soudain envahie par un sentiment d’épouvante : celui de ne pas retrouver sa mère, enlevée par ces affreux hommes pour lui raser la tête et récupérer ses si beaux cheveux ! Zélie court à perte haleine, en larmes, avec le gamin qui rit dans la poussette. Arrivée dans la cour, elle a pris le petit dans ses bras, monté l’escalier en haletant car l’enfant est trop lourd pour elle, est entrée, quasiment convulsive, dans le « cercle » de ces dames, , s’est précipitée sur Gilberte, enserrant sa mère en pleine séance d’essayage, lui disant en hoquetant : « Tu es là, tu es là, ils ne sont pas venus te chercher !!… ». Il a fallu un long moment avant qu’elle ne se calme et surtout que l’on comprenne ce qui avait déclenché cette détresse. C’est « Renard rouge »  qui a entrepris de lui expliquer que sa mère n’était pas en danger, que les dames qu’elles avaient vues tondues étaient punies parce qu’elles s’étaient mal conduites avec les Allemands ( ?) Zélie a bien demandé ce qu’elles avaient fait de mal, mais on s’est contenté de lui répondre : « Tu es trop jeune pour l’instant pour comprendre, tu sais Zélie c’est encore la guerre !… » Elle a pensé qu’elle demanderait une explication à Madeleine qui ne lui dirait pas qu’elle était trop jeune…et pourtant quand, plus tard elle  lui a raconté cette histoire et demandé le pourquoi, Madeleine lui a répondu aussi qu’elle comprendrait plus tard quand elle serait plus vieille !

Heureusement la rentrée des classes approchait et les deux semaines suivantes ont été occupées à trouver les fournitures nécessaires : cahiers, crayons, porte-plume, gomme, (entreprise compliquée compte tenu toujours du rationnement) pour préparer le cartable. Il y avait aussi et cette fois pour Zélie : les séances d’essayages de blouses, robe-chasubles etc… que « Renard rouge », toujours elle, confectionnait avec de vieilles jupes ou robes de ces dames, mais avec talent.

Et ce lundi 2 octobre 1944, Zélie est à nouveau sur le chemin de « son » école où elle entre en 7ème.

La guerre se poursuit ailleurs, Paris a été libéré définitivement le 25 août et les grandes personnes peuvent écouter sans crainte les nouvelles à la radio sur l’avancement des troupes alliées. A la maison on n’a pas de nouvelles du père, mais comme dit Gilberte, philosophe : « Pas de nouvelles = bonnes nouvelles ». Pas de nouvelles non plus du grand frère toujours encaserné dans son école des Pupilles de l’Air à Grenoble.

C’est ainsi que les semaines, les mois passent, d’abord Noêl, puis Pâques et en suivant ce qui devient la grande affaire qui occupe les conversations de ces Dames: à savoir la prochaine Communion solennelle que Zélie doit faire le dimanche 20 mai en l’église Notre Dame de la prospérité (la bien mal nommée compte tenu des circonstances !) de Montferrand. Cette histoire de communion les occupent à plein temps ; elles se préoccupent de savoir comment faire pour récupérer une toilette de communiante : robe, bonnet, aumônière, mais aussi chaussures, chaussettes et gants qui plus est à la taille de Zélie qui pour l’instant n’a pas beaucoup grandi ! « Renard rouge » toujours pleine de ressources a déclaré qu’elle allait s’en occuper et en attendant se propose à « tirer » un jupon à partir de deux taies d’oreiller anciennes dont elle pourrait récupérer les broderies !

« Dame Bigoudis » a naturellement offert ses services pour coiffer ses dames, mais aussi Zélie ,déclarant que pour la circonstance il fallait que la gamine ait des «anglaises » et non plus ses deux nattes maigrichonnes ! Quant à Gilberte et Mathilde elles ont prévu de s’occuper de l’intendance du repas et du goûter en essayant d’améliorer l’ordinaire pour que cela ressemble au mieux à un repas de fête, le premier depuis la déclaration de la guerre.

Zélie elle a d’autres soucis. Au cathé, c’est le temps des répétitions de l’organisation de la cérémonie avec l’ensemble des futurs communiants et communiantes qui sont nombreux cette année là, la cérémonie n’ayant pu avoir lieu l’année précédente. Les « bonnes sœurs » et les vieux prêtres dirigent et règlent le futur cortège  qui sera composé dans l’ordre : par l’évêque et toute une cohorte de prêtres et d’enfants de chœur, puis les communiantes et ensuite les communiants qui ferment la marche. Répétitions aussi concernant l’office lui-même qui s’annonce long ce qui, déjà,  inquiète Zélie, toutefois moins que l’obligation d’aller se confesser pour la circonstance. Jusqu’à présent et tout au long de l’année elle a  pratiquement réussi à s’esquiver  pour ne pas avoir à se confesser. Elle a en horreur le confessionnal, ce placard à dire les péchés, où elle entend une voix qui lui pose des questions qu’elle ne comprend pas, et surtout elle trouve que cet endroit pue ! Elle se demande chaque fois si cette odeur fétide qui empuantit l’espace n’est pas due aux miasmes des innombrables péchés qui ont été lâchés là.

Ce jeudi là est celui de la confession de son groupe. Les filles sont en rang, encadrées par les religieuses qui veillent et surveillent. Le moment de Zélie est venue, et la voilà agenouillée dans le noir du confessionnal et en raison de sa myopie incapable de distinguer la silhouette de l’autre côté de la grille ; elle n’entend donc qu’une voix chevrotante qui l’interroge : « Zélie, je ne t’ai pas vu beaucoup te confesser cette année, pourquoi ? »-

«Parce que ça sent pas bon ici ! »- « Comment oses-tu dire que cela ne sent pas bon…Zélie tu demanderas à ta mère de venir me voir car j’ai des choses à lui dire ! » -«  Ma mère, elle peut pas venir, elle est à l’hôpital… »-«  A l’hôpital ? Mais qui s’occupe de toi ? »-« C’est la voisine.. »-« Et ton petit frère »-«  On l’a emmené à l’orphelinat ! »-« A l’orphelinat ?c’est vrai ce que tu me dis Zélie »-«  Non, c’est pas vrai !-«  Mais alors pourquoi tu me racontes cette histoire ? » -«  C’est pour faire un vrai péché ! » …il y eu un moment de silence puis le vieux curé s’est mis à psalmodier et finalement a donné à Zélie comme pénitence à réciter cinq « Je vous salue Marie» et cinq « Notre Père » –  La gamine est partie soulagée, elle savait déjà que c’était la dernière fois qu’ elle irait « à confesse » !

Et puis le grand jour est arrivé. Il faisait très beau mais surtout depuis 12 jours très exactement la France était libre, la paix était revenue, la guerre était finie et la liberté était dans l’air !

Dès 8h30 ce matin là les communiants(es) à jeun, sont en piste attendant pour entrer dans l’église… l’évêque. Et puis le cortège s’est mis en ordre de marche. L’évêque et sa suite ont rejoint le chœur de l’église, les communiantes les rangs des chaises à gauche de l’allée centrale alors que les garçons sont à droite .La messe a commencé, interminable pour des enfants malnutris et de plus à jeun, ce qui fait qu’après deux heures d’homélies, cantiques, et prières, certains, en pleine crise d’hypoglycémie, se sont effondrés doucement comme des pantins puis plus ou moins discrètement, dans un bruit de murmures et chuchotements , ont été évacués jusqu’à la sacristie où il fallut les  remettre sur pieds et les sustenter.  Au final celles et ceux-là n’ont pas eu droit à la communion de ce grand jour puisqu’ils n’étaient plus à jeun ! Zélie a pu résister aux gargouillements de son estomac, suivre la file pour aller s’agenouiller  le long de la « sainte table », tirer la langue sur laquelle le prêtre lui a déposé l’hostie qui s’est collée à son palais, tellement elle avait la bouche sèche, la mettant dans l’embarras car elle n’arrivait pas à la sortir de là et donc à l’avaler !

La cérémonie terminée, dès le parvis atteint, le cortège s’est dispersé, chaque enfant retrouvant les siens ; pour Zélie le « cercle » de la cour de l’avenue de la République : Gilberte et « Le gamin », « Renard rouge », Miss Bigoudis, Mathilde, Madeleine et  sa vieille maman, en fait ce qui lui tenait lieu de famille, pour l’instant ! Tout ce petit monde s’est retrouvé autour de la table pour un déjeuner inattendu car pour la première fois depuis cinq ans il y avait au menu un Poulet rôti : un vrai poulet doré à point, avec la peau légèrement boursouflée par endroit sous l’effet de la chaleur, un poulet qui exhalait dans toute la pièce et qui reposait, royal,  dans son jus. Un vrai poulet de fête que ces dames avaient acheté, en se cotisant, au marché noir ! Marché noir, continuant à être interdit depuis que la paix était signée, et susceptibles de sanctions, mais qui semblait n’avoir jamais été aussi florissant ! Un poulet dégusté dans un silence religieux,  dont les os furent sucés, chacune se pourléchant les doigts faisant fi des bonnes manières.

Dans l’après midi il y avait eu les vêpres et de retour elles étaient à nouveau autour de la table à boire l’ersatz de café accompagné des petits sablés alsaciens qu’avaient pâtissé Mathilde en disant «  C’était les gâteaux préférés de Gilbert » et c’est ainsi que Gilbert s’est immiscé dans la conversation, preuve qu’il était toujours présents dans les esprits. L’atmosphère était légère et douce, la paix était bien là  et dans la pièce autour de Gilberte, du Gamin et de Zélie il n’y avait que des femmes qui les aimaient et sur lesquelles on pouvait compter quoi qu’il arrive ! Et justement c’est à peu près à ce moment là que l’on a entendu quelqu’un qui ouvrait la porte d’entrée de l’appartement ! Et effarées, elles ont vu apparaître dans l’encadrement de la porte : Le Père en grand uniforme…il se tenait là, après une absence de plusieurs mois, enlevait sa casquette d’aviateur, la tenant sous le bras et disant, cérémonieux : « Bonjour Mesdames, j’espère que je ne vous dérange pas ? » Zélie a réagi la première, s’est précipitée en s’exclamant : « Oh ! Tu es venu pour ma communion ?» Elle a eu droit à un rapide baiser, tout comme Gilberte en sidération et le Gamin, il a pris une chaise et a  dit : « Gilberte, il faut que tu ailles faire les valises, nous prenons le train demain matin pour Paris et ensuite pour Vienne en Autriche où j’ai été affecté ;  tu ne prends que les vêtements et affaires personnelles, nous avons déjà un appartement qui nous est réservé … »

A suivre.


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