Le Monstre

Posté le 15/06/2018 dans Les Gens d’ici.

Élise s’élança quand elle vit que la voiture de sa mère allait franchir le portail. Elle n’eut que le temps de se glisser à l’arrière. Sa grand-mère assise à l’avant, lui jeta un coup d’œil; il était rare que celle-ci sorte de la maison, ce devait être une affaire d’importance. « Tu n’as vraiment pas besoin de nous suivre, remarqua sa mère, d’ailleurs, je te croyais dans ta chambre à faire tes devoirs. »

-« On ne sait jamais où cette petite drôlesse peut rôder. Moi, je n’aime pas qu’elle vienne avec nous chez Pérez, c’est trop près de la rivière, on ne pourra pas avoir l’œil sur elle. » Elle écoutait distraitement leurs propos. On prenait la route de Bourg-sur- Gironde. N’importe où ferait l’affaire; elle étouffait dans ce coin perdu. Dommage qu’on n’aille pas au supermarché, elle aurait sûrement rencontré quelques copines du collège dans la galerie marchande.

« Tu crois Marie-Jeanne, qu’il aura des lamproies aussi belles que l’an dernier? Avec quatre de ces bêtes on a pu faire huit bocaux! » –  » Il m’a assuré que oui, ils en ont pêché beaucoup, au lever du jour, ce matin ».

C’était un bel après-midi de mars. Le soleil avait définitivement chassé les brumes de la rivière. En regardant défiler le paysage, Élise se sentit soudain l’envie de couper des branches du pommier du Japon qui rosissaient, de cueillir des chatons de châtaigniers, comme elle faisait, étant petite, pour les offrir à sa maman ou à mamie Henriette. Celle-ci n’aimait pas que l’on coupe les fleurs du jardin mais son regard se faisait moins sévère quand le bouquet éclairait la cuisine.

On n’arrivait déjà au port et la voiture s’arrêta au bord du peyrat. Marie-Jeanne aida sa mère à ouvrir la portière et elles entrèrent chez le pêcheur. Élise n’aimait pas la maison de Pérez, qui puait la marée et préféra rester sur le quai, devant la halte nautique où l’on remettait les bateaux de plaisance à neuf. Par chance elle aperçut Christophe, un garçon de sa classe, qui travaillait avec son père; il était si mignon que ce serait un plaisir de lui prêter un écouteur pour partager avec lui son nouveau CD.

La klaxon retentit impérieux. Élise quitta à regret le ponton de bois qui circulait entre les bateaux. Elle n’avait pas vu passer le temps et attaqua mécontente: « Où sont les poissons? Je ne veux pas m’asseoir dessus, ni les toucher, pas même les voir! »-« Dans le coffre, ne t’inquiète pas » Répondit maman avec patience, tandis que la grand-mère se moquait! « Des poissons! Elle me fait rire avec ses poissons! Quatre belles lamproies, énormes, des femelles, sûrement. Nous allons avoir du travail cet après-midi ». Cette perspective semblait réjouir la vieille dame, qui ajouta perfidement: « Ne crains rien, on ne te demandera pas de nous aider. Pourtant, moi, à ton âge, je n’avais pas les deux pieds dans le même sabot, comme toi. Il fallait que ça file droit, avec ma mère. Je savais ce que c’était une lamproie et j’aidais à les cuisiner. »

Élise rêvait assise à la table de la salle à manger, le walkman aux oreilles. Son corps se balançait au rythme du groupe Oasis.Ce n’est pas parce que l’on vit à la campagne qu’on n’est pas une fille branchée! Sa grand-mère  avait quand même trouvé le moyen de la coincer : elle lui avait demandé de recopier la recette familiale de la conserve de lamproie qu’on se transmettait de génération en génération. Il faut dire que c’était le moment: le papier était presque transparent, taché, déchiré par endroits et il lui fallait s’appliquer pour déchiffrer les mots du grimoire, écrits à l’encre violette dans  une belle calligraphie penchée. Si Mamie s’imaginait qu’un jour, Élise prendrait le relais, elle se mettait le doigt dans l’œil…elle détestait en bloc: le poisson et les travaux ménagers. Elle avait fini par se mettre au travail , alors que depuis longtemps, les deux femmes s’activaient dans la cuisine d’où venaient de puissants fumets.

« Couper en tronçons cinq kilos de gros poissons et les faire revenir longuement dans de l’huile… »C’était bien l’odeur de ce maudit légume qui envahissait la maison. Cinq kilos! et pourquoi pas une tonne?…« Les mettre en attente pendant que vous apprêtez les lamproies. Une fois mortes, racler soigneusement le limon gras qui les enduit »… Quoi? Elles étaient vivantes dans le coffre de la voiture? Élise était stupéfaite, encore vivante après une demie heure dans une poche poubelle? Elle avait vu sa mère empoigner deux sacs en plastique qui semblaient bien lourds. Mais elles auraient pu s’échapper, alors? Élise frissonna de dégoût. On vit dangereusement…Elle ferma les yeux pour puiser du réconfort dans la voix plaintive de Liam Gallagher. La musique, la danse (la lecture, à la rigueur) ça c’était la vraie vie!

« Quand les lamproies sont propres, les sécher dans des linges fins; puis les couper en morceaux qui seront mis à mariner dans du vin rouge préalablement flambé » Du vin ? Il ne manquait plus que ça…Mamie vient de sortir de la cuisine, écarlate, décoiffée ; c’est l’alcool qui lui est monté à la tête? Élise a eu le temps d’apercevoir la pièce pleine de buée, des pages de journaux chiffonnés et Maman qui tire à grand- peine une lessiveuse dont elle va verser l’eau bouillante sur les graviers du jardin : deux sorcières autour du chaudron. Et elles croient que tout ceci me concerne?

Élise à la tête chavirée de  musique; elle voit par la fenêtre les deux femmes qui parlent dans la cour. maman rince au robinet du jardin ses mains et ses avant-bras rougis. Est-ce le vin qui les a ainsi teintés? Alors l’adolescente en profite pour se glisser, ondulant au rythme de la musique, dans la cuisine, dont l’atmosphère chaude et humide la prend à la gorge. Elle se sent une petite faim et cherche à manger dans le placard, tout en surveillant sa grand-mère du coin de l’œil : les remarques critiques sur sa manie du grignotage, ça va un moment. Ses doigts tâtent la forme d’une plaque de chocolat toute neuve- Voilà un remède souverain contre ses dégoûts!

En se tournant, Élise se heurte, soudain, à quelque chose d’innommable; la joue humide, les yeux écarquillés, elle voit…un reptile, une sorte de…boa gluant, attaché à une ficelle qui pend du plafond à hauteur de visage. Mais c’est ignoble! Elle s’essuie frénétiquement la joue et s’éloigne lentement de la grosse anguille tachetée de beige et de noir, fixant les trois trous de respiration qui conduisent jusqu’à la tête, avec la bouche ronde garnie de ventouses, comprimée par la mince corde blanche qui a étouffé l’animal. C’est cela une lamproie? La bête serpentine, sans nageoires ni ouïes, reprend sa verticalité après le choc, tandis qu’Elise s’éloigne, la plaque de chocolat crispée dans la main. Elle a eu le temps de voir, sur l’évier, un amas de morceaux de chair rouge, des taches de sang et du vin sur le sol et elle sent sur elle cette odeur fade de rivière et de mort.

Revenue à sa table, elle a mis Oasis à fond et veut oublier ce sale moment. Elle se calme en dégustant carré par carré le chocolat lisse et noir. Finissons-en avec le monstre. « La lamproie animal vivace, s’il en est, aura ainsi connu trois morts: par vos soins étouffée, ébouillantée et tronçonnée. Après avoir ajouté un hachis d’ail, d’oignon de persil et de poitrine de porc, faire cuire la préparation à feu très doux pendant de longues heures… » Élise écrit, tout en croquant la dernière barre de chocolat, puis froisse le papier d’argent pour le faire disparaitre. On la gronderait si l’on savait qu’elle a avalé d’un coup, toute une plaque! Elle lit alors le dernier paragraphe de la recette et tout à coup se sent mal:  » Ne pas oublier un dernier détail, absolument indispensable: quelques minutes avant la fin de la cuisson, faire fondre, pour apporter onctuosité et couleur à votre sauce, quelques carrés de chocolat noir ». Catherine Prévot.

Note de la rédaction: Pour ceux et celles qui ne connaissent pas la lamproie ou veulent tout simplement en savoir davantage sur… »  cet étrange animal venu du fond des âges et dont on a retrouvé des traces dans le sud de la Chine datant de plus de 530 millions d’années. Monstre, poisson qui n’en est pas un, suceur de sang, tout fait de cette étrange bête serpentiforme, inquiétante et délicieuse, un objet de fascination »…nous leur recommandons « Le Livre de la Lamproie » de Jean-Etienne Surlèves -Bazeille, publié en 2007 par les Éditions Confluences (13 rue de la Devise -BP21,33036 Bordeaux Cédex.- editionsconfluences@club-internet.fr) – L’auteur est biologiste, universitaire et a collaboré dans sa jeunesse avec Jean Rostand ce qui explique, peut- être qu’il ait souhaité suivre » La Lamproie dans son sillage » et jusque dans les casseroles où souvent elle finit pour le plus grand plaisir des papilles des riverains de la Garonne, l’auteur fin gastronome aussi, terminant son ouvrage par quelques recettes inédites, locales, ou familiales.

 

 


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