La rue du Cul de plomb

Posté le 16/01/2019 dans Le feuilleton.

Chapitre 37.
Ce mois d’octobre crache d’infimes gouttelettes qui peu à peu enveloppent la ville d’une brume blanche et ténue. Zélie est là et essaie de voir la voiture militaire, elle a beau cligner des yeux, elle a disparue comme absorbée par cet univers cotonneux. Le Père l’a larguée sur le trottoir devant l’entrée du lycée : « je ne peux pas attendre ! Alors quand la cloche sonnera, tu te débrouilles pour trouver ta classe. Ce ne sera pas difficile, il n’y a qu’une seule 6ème. » Puis il s’est engouffré dans la voiture, le chauffeur a démarré en trombe et Zélie est là, seule au milieu des familles qui accompagnent leurs enfants, les petits, les plus grands. Des familles aux accents français, anglais, américain, autrichien. Des familles avec quelques filles mais beaucoup de garçons, de 7 à 11 ans et un peu plus. Ceux-ci vont inaugurer ce qui l’année suivante sera reconnu  comme le lycée  Français International  de Vienne[i], pour l’instant installé  en  plein centre de la ville, en territoire administré par les Américains. Lycée ouvert à tous les enfants quelle que soit leur nationalité, ce qui explique le brouhaha linguistique. Si certaines familles autrichiennes ont choisi d’inscrire leurs enfants dans cet établissement, malgré le fait qu’il soit à l’initiative de l’occupant français, manque à l’appel les enfants de l’armée russe, ce qui étonne Zélie. Le Père lui expliquera plus tard que les Russes font toujours bande à part et n’entretiennent aucune relation, en dehors des contraintes administratives, avec les autres armées. Ils vivent en autarcie sur leur zone d’occupation qu’ils considèrent comme un appendice de la grande Russie ! Ce jour là le Père lui a dit aussi qu’elle serait dans une classe mixte, les garçons et les filles mélangés ! Une grande première pour elle ; la raison : il n’y a pas assez de filles inscrites pour former une classe.

Aujourd’hui, c’est avec un peu d’appréhension que Zélie, qui se tient à l’écart, observe le rassemblement, elle essaie de repérer les filles de son âge susceptibles d’entrer en 6ème. Mais elle n’en voit pas ; par contre il y a bien une douzaine de garçons qui pourraient faire l’affaire. Elle en est là de ses supputations lorsque le son aigrelet de la cloche se fait entendre et que, dans le même temps, une grosse berline noire s’arrête dans un crissement de pneus. Les portes claquent à la volée et en sort toute une tribu : une dame imposante un bébé dans les bras, une paire de jumeaux accrochée à ses basques et s’éparpillant 2 garçons et 2  filles de 5 à 12 ans environ. La famille Aunis au complet occupe le terrain ! D’un ton péremptoire, Madame Aunis a réparti sa progéniture par ordre d’âge et d’un pas décidé les a distribué dans les files constituées par classes. C’est ainsi que l’ainée de ses filles, et de la fratrie, est venue rejoindre Zélie dans la file de  sixième, où elle désespérait  de se retrouver seule au milieu des garçons : 5 Autrichiens, 3 Anglais et 7 Français.

Spontanément les deux filles se sont mises côte à côte en fin de rang, jusqu’au moment où le surveillant général qui supervise les opérations  ordonne : « Messieurs, vous êtes priés de laisser passer les jeunes filles au premier rang aujourd’hui et dorénavant ! » Les garçons se sont donc écartés pour les laisser passer, certains Français, bien évidemment, en ricanant un peu, et plus particulièrement l’un d’eux que Zélie avait déjà remarqué dans la cour parce qu’il est plus grand que les autres. Elle apprendra plus tard qu’il a déjà presque 14 ans. Brun, toujours impeccablement coiffé : la raie de côté, les cheveux brillantinés, l’œil vif, la voix forte et assurée, le pas décidé, toujours un avis sur tout et bien décidé à être le chef de classe même s’il s’est révélé par la suite comme un élève médiocre mais néanmoins plein de ressources comme Zélie s’en apercevra un peu plus tard.

Ce jour là, lors de l’appel des noms par le professeur, elle n’a pas été vraiment étonnée de l’entendre répondre : « Roger L’Empereur, L’Empereur avec une apostrophe ! » Elle s’était dit : « qu’il y avait des signes qui ne trompaient pas ! » – Dès le premier mois il avait langue avec les cinq Autrichiens et organisé son business de marché noir consistant à leur vendre : boîtes de sardines, chocolat, cigarettes, provenant de la cave coopérative USA, mais vraisemblablement subtilisés dans les provisions familiales. Il avait réussi à entraîner dans sa petite entreprise , trois de ses copains Français ; les autres élèves : les deux Français restant, les trois Anglais et les deux filles étant mis soigneusement à l’écart, cependant prévenus qu’ils avaient intérêt à fermer les yeux, les écoutilles et à la boucler, sinon… ! Ainsi s’était rapidement organisée la classe avec d’une part le clan des « combinards» réunissant les cancres,  d’autre part les « besogneux » appliqués à suivre les cours tantôt en Français, tantôt en Allemand ! Zélie et Dany toutes deux  côte à côte au premier rang sont complémentaires et solidaires. L’une a une prédilection pour le Français, le Latin, l’Allemand, l’autre pour les mathématiques, les sciences …Zélie aime chez sa copine son sens pratique particulièrement développé en raison de son statut de fille ainée. C’est elle qui à la cantine, sorte de popote militaire,  s’occupe de ses frères et sœurs plus jeunes scolarisés dans les classes primaires, c’est elle aussi qui les regroupe le soir en attendant la fameuse berline noire qui vient les chercher. Zélie, elle doit aller prendre le tramway qui la ramènera sur l’Hütteldorferstrasse. Lorsqu’elle arrive au numéro 14 il fait déjà nuit noire, elle pousse la lourde porte de bois de l’immeuble, prend l’ascenseur qui grince, sonne pour que Maria vienne lui ouvrir la porte, et entre en trainant les pieds dans cet appartement qu’elle déteste et où Gilberte s’étiole, refusant toujours de sortir, et ne quittant pratiquement pas sa chambre fourre tout avec comme compagnie son Gamin ! Souvent Zélie a envie de crier : « Maman, t’es où ? » mais elle se tait. Elle connaît la réponse. Gilberte a la tête à Clermont-Ferrand, avec ses copines, son ersatz de café autour de la table bancale, dans une pièce sinistrée, et malgré tout : la guerre, l’occupation allemande, la milice, les restrictions, l’angoisse diffuse permanente ! Elle est au cœur de ce noyau de chaleur féminine, de compréhension tacite, de solidarité certaine. Alors qu’ici dans cet appartement où tout vous étouffe : le mobilier, les tapis, les double rideaux, les fenêtres à double vitrages, jamais ouvertes surtout en ce moment où l’hiver s’installe « ben ‘aise » aurait dit sa grand-mère Augustine, tout cet environnement bourgeois fin XIXè, imprégné de l’esprit des anciens propriétaires nazis.  Zélie se tait et se dit : « Heureusement il y a Maria ! » Maria  qui occupe l’espace avec ses formes volumineuses, sa bonne humeur permanente et son cœur immense, qui est là pour materner sa mère, s’occuper des taches ménagères, de la cuisine…quant au père il vient, il va. La fillette trouve qu’il va plus souvent qu’il ne vient. Quelquefois il arrive le dimanche, c’est alors une chance. Si le temps le permet il embarque toute la famille pour aller visiter  Vienne, enfin les quartiers du centre ville qui heureusement non pas été bombardés : La cathédrale : la Stefan kirch, la Grande Roue, hélas pour le moment inopérante, le château de Schönbrunn situé à quelques kilomètres de la capitale et qui a été miraculeusement préservé des  dommages collatéraux des bombardements, dominé par la Gloriette, seuls les jardins sont ouverts au public, (les forces militaires britanniques y ayant installé leur quartier général), un public composé essentiellement de militaires occupants et de leurs familles lorsqu’elles les ont rejoints. Le Zoo est fermé et les animaux (enfin ceux qui restent) enfermés pour cause de froid vif et de manque de chauffage. La guerre est finie, pas pour tout le monde pense Zélie. Lorsqu’elle a interrogé son père sur le pourquoi de l’occupation il lui a répondu : « C’est normal le pays qui a gagné la guerre s’installe toujours dans le pays qui a perdu ( !?) » Réponse qui l’a laissée perplexe et qu’elle n’a pas très bien comprise.

De jour en jour l’hiver prend ses marques. La neige tombe sans discontinuer 24 h sur 24, enveloppant la ville, aux bâtiments si noirs, d’une épaisse ouate blanche la transformant complètement. Les bruits habituels qui rythment l’activité de Vienne semblent plus sourds. C’est comme si un engourdissement général avec saisi ce monde. Seuls les chasse-neige qui dégagent inlassablement les rues et plus particulièrement les voies du tramway se comportent en maitres, seuls capables, semble-t’il, d’éviter un enlisement de la ville. Partout, ils déblaient et envoient des tonnes de neige qui s’amoncellent et constituent de véritables talus glacés entre le bord des chaussées et celui des trottoirs. Ces derniers étant sans cesse dégagés à la pelle par les habitants devenus cantonniers de leurs immeubles. Et Zélie, son cartable sur le dos, comme tous les matins pour rejoindre le tramway qui l’amène au lycée, marche rapidement le long d’un de ces murs de glace, dans une semi-obscurité, la ville étant toujours faiblement éclairée pour cause d’économie ! Ce jour là, elle est en retard et se met à courir pour arriver à temps à la station, au moment où le tram arrêté  s’apprête à redémarrer. Elle peut juste monter dans la dernière voiture, quand soudain elle reçoit un coup violent à la poitrine ce qui la projette avec force à l’extérieur. Elle rebondit sur le talus et grâce au rabat de son cartable couvert de fourrure elle glisse le long de la paroi gelée et atterrit  sur les fesses, sur la voie ferrée. Avant cette voltige, elle avait eu juste le temps d’entendre : « Raus, raus und schnell[i] » et maintenant, elle est là étourdie, ayant quelques difficultés pour respirer et reprendre ses esprits. Elle en est là quand elle sent une main se poser sur son épaule et une voix qui lui dit en français avec un fort accent.  «  Viens Mädchen, viens vite, un tram peut arriver ». La Dame, car c’est une femme, l’aide à se relever, la prend par la main, lui demande où elle va, et lui dit qu’elles vont aller ensemble jusqu’au lycée parce qu’elle veut témoigner sur ce qu’elle a vu !

Après son témoignage, la Dame est partie non sans  avoir embrassé Zélie qui aurait bien voulu la revoir mais elle lui a répondu : « Qu’il vallait mieux pas. Tu comprends, Mädchen, c’est encore la guerre ici ! ». Le soir, à la maison, elle n’a rien dit à Gilberte, à quoi bon ? Le père n’était pas là et c’était bien comme ça, a-t-elle pensé. Elle s’est souvenu qu’il n’y avait pas si longtemps, les Allemands occupaient la France…elle en avait peur et elle les détestait…Alors… elle prend conscience que d’enfant occupée elle est maintenant une enfant occupante donc également détestée !

 A la suite de cet incident, l’administration du lycée a annoncé qu’après les vacances de Noël, lors de la rentrée, il y aurait un ramassage scolaire effectué par l’armée française et une interdiction absolue pour les scolaires français de prendre seuls les transports en commun ! Mais il y a encore une dizaine de jours avant les vacances et Zélie n’a pas le choix. Elle a mis son réveil à sonner plus tôt, ainsi elle est à peu près certaine de ne pas risquer se retrouver dans  la même voiture que celle de son agresseur. N’empêche que la boule d’angoisse qui devait dormir quelque part dans son ventre a repris du service et se manifeste pendant chaque trajet. Aussi quel soulagement lorsqu’enfin le premier trimestre s’est terminé !

[i] Le Lycée français international de Vienne, fondé par le général Béthouart, haut commissaire de la République en Autriche, sera officiellement reconnu en 1946. C’est aujourd’hui l’un des plus grands lycées français à l’étranger.

[ii] « Dehors, dehors et vite ! »


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